Une exposition d’art contemporain riche et variée à Caen
Cet été, le MoHo ouvre son espace d’exposition à 10 artistes caennais et invite à découvrir une diversité de regards, de techniques et d’univers créatifs.
Peinture, photographie, dessin… Liberté de l’Art est une véritable invitation à explorer une diversité de techniques et d’univers créatifs. Plus qu’une simple galerie, c’est un lieu d’échange où chaque œuvre raconte une histoire, une émotion et une envie de transmettre.
Cette exposition célèbre une création libre, spontanée et locale. Elle met en lumière des talents normands aux parcours uniques, réunis autour d’un objectif commun : partager leur passion et créer du lien avec les visiteurs.
Au fil de votre visite au MoHo, prenez le temps d’explorer chaque univers. Pour soutenir ces créateurs et faire vivre la scène artistique caennaise au-delà de nos murs, n’hésitez pas à scanner leurs QR codes sur place et à vous abonner à leurs réseaux sociaux !
Les 10 artistes caennais à découvrir
Pour cette édition 2026, venez rencontrer les univers de :
Cerise Hautot
Denis Renard
Éléonore Rivat
Evanne Lhuissier
Juanito Houlette
Laureline Locard
Léa Clatot
Maxime Couasnon
Nans Havas
Valentin Campain Haulle
📅 Informations pratiques : Calendrier et Vernissage
“L’art m’a donné de l’espoir pendant l’exil” – Rencontre avec Roya Rassuli, jeune artiste afghane
En juin, le MoHo accueillera l’exposition de Roya Rassuli, jeune artiste afghane installée près de Caen. À 19 ans, son art aborde les thèmes de l’exil, de l’identité, de la mémoire et des droits des femmes afghanes.
Nous l’avons rencontrée avant son exposition.
“Je suis née en Iran, mais je n’ai jamais vu l’Afghanistan”
Peux-tu nous raconter ton parcours ?
Je suis née en Iran dans une famille afghane. Mes parents avaient quitté l’Afghanistan très jeunes, et moi je n’ai jamais vu ce pays.
En Iran, nous vivions difficilement. Je n’ai jamais été scolarisée parce que nous n’avions pas assez d’argent, et aussi parce que ce n’était pas facile pour les Afghans là-bas.
Quand j’avais 12 ans, nous avons quitté l’Iran. Nous avons traversé les montagnes pour passer en Turquie. Nous avons essayé plusieurs fois, mais la police nous retrouvait et nous renvoyait.
Quand nous sommes finalement arrivés en Turquie, nous étions cachés dans une petite maison avec énormément de réfugiés. Nous ne pouvions pas sortir parce que nous n’avions pas de papiers. Il y avait environ 200 personnes dans cette maison.
Nous mangions très peu, souvent une seule fois par jour.
Ensuite, nous avons essayé de rejoindre la Grèce par la mer. Les deux premières fois, la police nous a arrêtés.
La troisième fois, nous sommes montés dans un bateau très petit. Nous étions environ 100 personnes dedans. Nous avions peur parce que nous savions que c’était dangereux, mais nous n’avions pas vraiment le choix.
Pendant des heures, nous avons été perdus sur la mer. Le bateau prenait l’eau, nous n’avions plus d’essence et les vagues étaient très fortes.
Finalement, un grand bateau nous a sauvés et nous sommes arrivés sur l’île de Samos, en Grèce.
Quand nous sommes arrivés dans le camp, des gens nous ont dit : “Welcome to hell.”
“Nous avons vécu plus de deux ans dans un camp de réfugiés”
Comment étaient les conditions de vie en Grèce ?
Le camp était prévu pour environ 1000 personnes, mais il y en avait plusieurs milliers. Beaucoup de familles vivaient dans des tentes ou dans des abris construits avec du plastique dans la forêt.
Nous n’avions pas d’eau, pas d’électricité, pas d’école et presque pas de soins.
Ma mère est tombée très malade quand nous sommes arrivés en Grèce. Parfois elle faisait des malaises et arrêtait de respirer. Il n’y avait pas vraiment de médecin pour nous aider.
Moi, j’étais très déprimée. Je restais presque tout le temps dans notre tente. Je n’avais pas le droit de sortir et j’étais très inquiète pour notre avenir.
“La peinture m’a donné un peu d’espoir”
À quel moment la peinture est-elle devenue essentielle pour toi ?
Quand j’étais petite, je rêvais déjà de devenir artiste.
Dans le camp de réfugiés en Grèce, j’avais seulement un stylo avec moi et je faisais de petits dessins sur les murs de notre tente. Ma mère a vu ça et elle est allée m’acheter des couleurs et des pinceaux.
J’ai commencé à peindre tous les jours sur des papiers que je récupérais.
Au début, l’art était pour moi une façon de voyager dans un autre monde et d’oublier ce que je vivais autour de moi.
Puis j’ai compris que je pouvais exprimer ce que j’avais dans la tête et dans le cœur. La peinture est devenue une manière de parler sans avoir besoin de mots. Ça m’a donné un peu d’espoir.
Dans le camp, beaucoup de femmes et de jeunes filles étaient aussi très déprimées. Alors j’ai commencé à leur apprendre un peu la peinture et l’anglais dans notre tente.
“Je veux montrer une autre image de l’Afghanistan”
Quels sujets sont présents dans ton travail aujourd’hui ?
Aujourd’hui, je parle beaucoup des droits des femmes afghanes, mais aussi de la culture afghane.
Pendant longtemps, je me sentais perdue parce que je suis née en Iran mais que j’avais une identité afghane sans vraiment connaître ce pays.
C’est surtout en Grèce, avec d’autres Afghans, que j’ai commencé à apprendre davantage sur notre culture, notre langue et nos traditions.
Je veux montrer que l’Afghanistan, ce n’est pas seulement la guerre. C’est aussi une culture très riche et très belle.
Le retour des talibans m’a beaucoup marquée. Aujourd’hui, beaucoup de femmes ne peuvent plus s’exprimer librement là-bas, et même l’art est en train d’être effacé.
À travers mes peintures, j’essaie de donner une voix aux femmes afghanes.
“Aujourd’hui, je peux continuer à créer”
Comment te sens-tu aujourd’hui en France ?
Aujourd’hui, je me sens mieux en France, même si ce n’est pas toujours facile.
Les premières années ont été très difficiles à cause de la langue. Je ne comprenais pas bien les cours et je ne pouvais pas vraiment communiquer avec les autres.
Quand je suis arrivée en France en 2022, je suis entrée au lycée en seconde générale, mais je n’avais jamais étudié des matières comme les mathématiques ou la physique auparavant.
En même temps, ma mère était souvent malade et il y avait beaucoup de rendez-vous médicaux.
Aujourd’hui, ma famille a enfin une maison et je peux continuer à peindre et à exposer mon travail.
Pendant longtemps, je peignais dans des camps de réfugiés ou dans des logements d’urgence. Pouvoir maintenant montrer mes œuvres dans une exposition, c’est quelque chose que je n’aurais jamais imaginé.
Retrouvez l’exposition de Roya Rassuli au MoHo tout le mois de juin, accès libre et gratuit dans l’espace Experiment !
Pourquoi on fête le travail ? (et pourquoi repenser notre rapport au travail ?)
Chaque 1er mai, le rituel est le même : un jour férié, quelques brins de muguet et un hommage aux luttes sociales qui ont façonné notre quotidien.
Pourquoi fête-t-on le travail ? Et quel sens prend le mot « travail » aujourd’hui ?
Nos aspirations ont radicalement changé : le travail représente moins un bloc rigide autour duquel notre vie doit s’adapter, mais une composante qui doit se plier à un équilibre personnel et à une quête de sens.
Face à ce changement de mentalité, les entreprises doivent évoluer en profondeur, devenir des espaces de confiance et de flexibilité et prouver leur capacité à respecter le rythme de l’Humain.
L’origine de la fête du travail : un héritage des luttes sociales
Historiquement, l’origine de cette journée remonte au Congrès socialiste international de Paris en 1889, qui a instauré le 1er mai pour revendiquer la journée de 8 heures de travail. Il s’agissait de ne plus laisser le travail consumer l’intégralité de l’existence humaine. En France, ce combat pour un équilibre de vie vital est devenu officiellement la « Fête du Travail » chômée et payée en 1948, ancrant définitivement le droit au repos et au temps pour soi dans notre Code du travail.
En 2026, on célébrons toujours cette date comme un jour férié. On ne compte plus seulement les heures, mais on évalue leur impact. Le travail reste notre principal levier pour transformer la société et répondre aux enjeux climatiques, mais son cadre doit être radicalement modernisé.
Vivre pour travailler ou travailler pour vivre ?
Au-delà des structures, c’est notre rapport au travail qui traverse une mutation sans précédent. Aujourd’hui, l’aspiration n’est plus seulement de réussir dans la vie, mais de « réussir sa vie ». Nous assistons à une quête de cohérence globale où le travail doit s’adapter à nos besoins de santé mentale, de temps pour nos proches, pour nous (loisirs, engagement citoyen…).
Au fil des décennies et des révolutions sociales, la priorité est aujourd’hui donnée à l’équilibre de vie et à la recherche de sens, pour que le travail serve l’humain et non l’inverse.
Aujourd’hui, le travail est de plus en plus envisagé comme un moyen d’épanouissement plutôt que comme une simple contrainte. On ne cherche plus seulement un salaire, mais une utilité sociale et une flexibilité qui respecte notre rythme biologique et personnel. La question n’est plus de savoir combien d’heures nous sacrifions, mais quelle valeur nous créons, pour nous-mêmes et pour la société, sans y perdre notre équilibre.
Repenser l’organisation du travail
Le 1er mai reste un symbole pour célébrer les avancées sociales qui ont permis d’équilibrer notre rapport au temps de travail et au temps libre. Aujourd’hui, le défi porte sur la désirabilité du travail et la liberté dans le travail.
La véritable révolution ne se passe plus dans la rue, mais dans la structure même de nos entreprises. Si vous souhaitez découvrir des exemples inspirants de structures qui ont déjà sauté le pas, consultez notre article sur les nouveaux modèles d’organisation du travail avec les exemples de Pimpant et makesense.
Nouveaux modèles d’organisation du travail : l’exemple de makesense et Pimpant
L’organisation pyramidale classique s’essouffle. Face aux nouveaux défis de société, des entreprises comme makesense et Pimpant réinventent le futur du travail. Alizée Lozac’hmeur et Baptiste Hamain ne se sont pas contentés de théoriser : ils ont instauré l’autonomie et l’équilibre vie pro/vie perso comme piliers de leur croissance.
Découvrez comment ces nouveaux modèles d’organisation transforment le management moderne.
Le MoHo Impact Club a accueilli Baptiste Hamain, co-fondateur de l’entreprise Pimpant et Alizée Lozac’hmeur, co-fondatrice de l’association makesense. Tous deux ont mis en place des modes de management et de gouvernance qui bousculent les codes et mettent l’humain au cœur du modèle.@MoHo
Du Manager au Coach : en finir avec la culture de la surveillance
Chez Pimpant, repenser le travail commence par le « lâcher-prise ». La figure du manager-surveillant disparaît au profit du manager-coach.
Libérer le potentiel : Si vous recrutez des talents experts, votre rôle n’est plus de contrôler leurs horaires, mais de lever les obstacles à leur réussite.
La transparence radicale : Cette autonomie repose sur une culture de l’écrit forte. En rendant 100 % des données accessibles sur Slack ou Notion, on démocratise le savoir.
Le résultat : On passe d’un leadership de position à un leadership de compétence.
Prise de décision en entreprise : l’art de la sollicitation d’avis
On confond souvent « entreprise libérée » avec « consensus mou ». Pour éviter les réunions interminables, makesense utilise la sollicitation d’avis.
Comment décider sans hiérarchie ?
La responsabilité reste individuelle. Un collaborateur peut trancher un sujet crucial seul, à deux conditions :
Consulter ceux qui seront impactés par la décision.
Consulter ceux qui détiennent l’expertise technique.
Cette méthode demande une grande maturité collective : il faut accepter l’imperfection pour gagner en agilité. Contrairement aux structures rigides, ce modèle permet de décider en 48 heures, transformant le débat en action immédiate.
Les sessions du MoHo Impact Club permettent de passer de la théorie à la pratique en explorant des modèles de gouvernance qui ont déjà fait leurs preuves.@MoHo
La semaine de 4 jours comme stratégie de performance durable
Plus qu’un simple avantage social, la semaine de 4 jours est une philosophie du temps. Chez Pimpant, ce n’est pas un cadeau, mais un levier d’efficacité.
Priorisation stricte : Suppression des appels inutiles et focus sur l’essentiel.
Bénéfices concrets : Baisse de l’absentéisme et hausse de l’attractivité de la marque employeur.
Le défi du télétravail : Pour que le Full Remote fonctionne, il faut paradoxalement cultiver le lien physique. Les retraites trimestrielles deviennent le ciment indispensable de la confiance.
Management décentralisé : mettre son ego au service du sens
Le plus grand défi de la transformation organisationnelle est souvent celui des dirigeants. Décentraliser le pouvoir, c’est accepter de perdre le contrôle sur la direction précise du projet.
C’est ainsi qu’est née la plateforme Jobs that Make Sense : d’une intuition de terrain plutôt que d’une directive « top-down ». La légitimité du fondateur ne repose plus sur son pouvoir, mais sur sa capacité à garantir la cohérence de la vision d’entreprise.
Pourquoi ces nouveaux modèles d’organisation sont-ils l’avenir ?
Ces structures ne sont pas seulement « plus sympas » ; elles sont plus résilientes. En alignant l’impact social et le bien-être des salariés, elles préparent le terrain pour les défis majeurs du XXIe siècle, comme l’intelligence artificielle et les limites planétaires.
Le MoHo Impact Club est un écosystème d’organisations mixte se retrouvant chaque mois pour se former, se mettre en réseau et agir pour la transition écologique, économique et sociétale. Pour en savoir plus sur le MoHo Impact Club, contactez cesar@moho.co
Article issu de la table ronde avec Alizée Lozac’hmeur et Baptiste Hamain au MoHo, retranscription éditorialisée à partir de leurs propos. Retrouvez l’intégralité de la table ronde en vidéo sur YouTube ici !
Philippe Nantermoz : et si l’ère de la croissance était derrière nous ?
Retour sur la conférence de Philippe Nantermoz au MoHo Impact Club
« Je suis convaincu que la transformation écologique des modèles économiques est une nécessité pour les entreprises. »
Une idée centrale, qui a guidé l’ensemble de la conférence de Philippe Nantermoz au MoHo Impact Club.
Entrepreneur engagé, conférencier et business angel, ancien président de Legallais et du Groupe Grand Comptoir, Philippe Nantermoz a rappelé d’emblée que dans le monde actuel, personne ne détient la vérité individuelle. Les réponses à venir seront nécessairement collectives.
Voici les enseignements clés transmis par Philippe Nantermoz au cours de cette session.
Philippe Nantermoz est venu devant les membres du MoHo Impact Club pour décrypter les mutations en cours et inviter les organisations à passer d’une logique de performance à une logique de robustesse.
Notre biais collectif face à la croissance
Depuis notre naissance, nous avons tous grandi dans un environnement marqué par la croissance économique, avec un système qui repart toujours malgré les crises. La croissance est donc perçue comme une constante, presque une loi naturelle.
Ce raisonnement est pourtant biaisé, car la production d’un phénomène pendant plusieurs décennies ne garantit pas qu’il soit infini. En projetant mécaniquement le passé sur le futur, nous oublions que les conditions qui ont rendu cette croissance possible (ressources abondantes, énergie bon marché, dynamique démographique) ne sont plus réunies aujourd’hui.
Notre rapport à la croissance repose ainsi moins sur une certitude rationnelle que sur une habitude collective.
Le PIB : un indicateur de crise devenu boussole permanente
Pour comprendre notre obsession de la croissance, il faut revenir à la naissance du PIB.
Cet indicateur est créé dans les années 1930, après la crise de 1929, alors que les États-Unis font face à une catastrophe économique et sociale majeure. Simon Kuznets, futur prix Nobel, conçoit alors le PIB comme un outil de pilotage de crise, un thermomètre temporaire.
Mais ce thermomètre va devenir une boussole permanente.
Entre 1965 et aujourd’hui, le PIB mondial a été multiplié par 50, tandis que la population mondiale n’a été multipliée « que » par 2,3. Pendant plusieurs décennies, notamment entre les années 1920 et 1970, cette croissance s’est accompagnée d’une amélioration réelle du bien-être : innovations majeures, confort matériel, baisse de la pénibilité du travail, accès aux loisirs.
Quand la croissance ne rime plus avec progrès
Mais le PIB mesure-t-il vraiment ce qui compte ?
Comme le rappelait déjà Robert Kennedy : « Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »
Lire un livre à son enfant, voir ses amis, faire du sport, s’engager bénévolement : tout cela n’entre pas dans le PIB. À l’inverse, les catastrophes, les accidents, les maladies, la pollution génèrent… de la croissance économique.
Un arbre vivant, qui rend d’immenses services écosystémiques, ne vaut rien dans le PIB. Abattu et transformé en planches, il devient soudain une richesse.
Ce décalage interroge profondément notre manière de piloter nos sociétés.
Une croissance qui s’essouffle structurellement
Philippe Nantermoz ne parle pas d’une crise passagère, mais d’une tendance longue. Avec un taux de croissance toujours en baisse :
Années 1950-1960 : environ 5 % de croissance mondiale
Années 1970 : environ 4 %
Années 1980-1990 : environ 2,2 %
Aujourd’hui : autour de 1 %
La croissance se tasse depuis plus de 70 ans. Depuis l’an 2000, la France n’a connu qu’une seule année de croissance nette, c’est-à-dire une croissance sans augmentation de la dette, en 2001. Autrement dit, nous ne savons plus produire de la croissance sans nous endetter.
Or, dans le vivant, la croissance infinie n’existe pas. Un être humain grandit, puis se stabilise. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, et pourtant, ils continuent à remplir leur rôle.
De nouveaux modèles économiques ont déjà émergé et laissent entrevoir un changement de paradigme, invitant à repenser en profondeur ce que signifie “réussir”.
Pourquoi la parenthèse de la croissance se referme
Trois facteurs majeurs expliquent ces 75 années de croissance exceptionnelle, et ils sont aujourd’hui en train de disparaître :
L’abondance des énergies fossiles : nous avons bâti notre économie sur des ressources qui ont mis des millions d’années à se former. Aujourd’hui, nous consommons environ 16 milliards de litres de pétrole par jour.
L’illusion de ressources infinies : longtemps, les ressources naturelles ont été considérées comme gratuites et inépuisables. Nous constatons désormais leur épuisement dans presque tous les domaines.
Une démographie dynamique : le baby-boom et la croissance démographique ont mécaniquement soutenu l’économie. Désormais, la démographie est déclinante dans la plupart des régions du monde.
Cela ne signifie pas que les entreprises ne pourront plus se développer, mais que le cadre global change. Le temps de la post-croissance est venu.
Pour un monde plus sûr, plus sain, plus utile et plus robuste
Face à un contexte géopolitique instable, socialement fragile et environnementalement dégradé, Philippe Nantermoz appelle à construire un monde différent :
plus sain, en s’attaquant aux causes profondes des maladies : alimentation, pesticides, PFAS, énergies fossiles, plastiques,
plus utile, dans un monde où la futilité a pris trop de place,
plus robuste, en sortant de la logique de surperformance et de suroptimisation, comme le défend le biologiste Olivier Hamant.
Vendre toujours plus devient une injonction intenable dans un monde aux limites planétaires finies.
Mais, « la fin d’un monde n’est pas la fin du monde ». C’est simplement la fin du modèle que nous avons connu depuis 75 ans.
Réenchanter l’avenir : du « toujours plus » au « toujours mieux »
Notre grand défi collectif est désormais de réenchanter l’avenir.
Pendant longtemps, l’avenir était perçu comme naturellement radieux. Aujourd’hui, il inspire souvent l’inquiétude. Pourtant, Philippe Nantermoz en est convaincu : un avenir plus sain, plus sobre et plus désirable est possible.
Passer du « toujours plus » au « toujours mieux », c’est redécouvrir ce qui nous fait réellement du bien : le lien, les passions, le sens, la qualité plutôt que la quantité.
Comme il le résume lui-même : « Je suis persuadé que le meilleur est à venir. »
À condition d’accepter de regarder non pas uniquement au centre du système, mais aussi à ses marges, là où émergent les mouvements qui dessineront le monde de demain.
Le MoHo Impact Club est un écosystème d’organisations mixte se retrouvant chaque mois pour se former, se mettre en réseau et agir pour la transition écologique, économique et sociétale.
Pour en savoir plus sur le MoHo Impact Club, contactez cesar@moho.co
Eclaireurs : transformer les métiers face aux défis écologiques
Jeudi 12 mars au MoHo, les membres du MoHo Impact Club ont eu la chance d’assister à la projection du documentaire Éclaireurs, suivie d’un échange avec sa co-réalisatrice Hélène Cloître.
Ce film, coréalisé avec Arthur Gosset, met en lumière des femmes et des hommes qui transforment leur métier pour répondre aux défis environnementaux et sociaux.
Pendant près d’une heure, les participants ont découvert des parcours inspirants, avant de prolonger la réflexion lors d’un échange avec la réalisatrice autour d’une question centrale : comment transformer concrètement les métiers face à la transition écologique ?
Le documentaire suit plusieurs personnes en France qui, chacune à leur échelle, expérimentent de nouvelles façons de travailler pour concilier activité économique et respect du vivant.
Parmi eux, Jules, doctorant dans le secteur du bâtiment, travaille sur de nouveaux types de béton plus durables. Son objectif : anticiper la raréfaction du sable, ressource essentielle à la fabrication du béton, et imaginer les matériaux de construction de demain.
Le film donne aussi la parole à :
Sophie Robert Velu, Directrice des laboratoires Expanscience, qui repense son modèle économique pour réduire l’impact environnemental de son activité.
Mahault, qui explore l’économie de la fonctionnalité : plutôt que d’acheter des outils rarement utilisés, privilégier un modèle de location.
Soizic, gendarme, qui a développé une application permettant aux gendarmes partout en France de recenser les infractions environnementales.
Jules, doctorant dans le bâtiment, travaille à développer de nouveaux bétons afin d’anticiper les futures pénuries de ressources, un enjeu majeur pour le secteur de la construction.
Ces initiatives illustrent une idée forte : la transition écologique ne repose pas uniquement sur de grandes décisions politiques ou technologiques, mais aussi sur l’évolution des métiers eux-mêmes.
La transition écologique concerne tous les métiers
Lors de l’échange avec les participants, Hélène Cloître a expliqué l’intention du film : « On voulait montrer que ce n’est pas une histoire de privilégiés. La transition concerne tout le monde et chacun peut agir à son échelle dans son entreprise. »
Après leur précédent documentaire, Ruptures, qui suivait des étudiants de grandes écoles choisissant de bifurquer vers des métiers plus alignés avec leurs convictions écologiques, les réalisateurs ont constaté un effet inattendu : le risque de créer une fracture sociale autour de ces sujets.
Avec Éclaireurs, l’objectif était donc différent : « On voulait réconcilier les catégories socioprofessionnelles autour de ces enjeux. La transition écologique n’est pas seulement une question de convictions : c’est aussi une question de pérennité des emplois. »
Autrement dit : comment adapter son métier aujourd’hui pour qu’il existe encore dans dix ans ?
Comment embarquer davantage d’acteurs dans la transition ?
Lors de la discussion, un participant a posé une question clé : comment convaincre et embarquer davantage de personnes dans ces transformations ?
Selon la réalisatrice, le contexte actuel rend la question particulièrement délicate : « On observe aujourd’hui une forme de backlash écologique. Parler uniquement de transition écologique n’est pas toujours la stratégie la plus efficace pour embarquer. »
Elle souligne que certains mots peuvent parfois créer des résistances. À l’inverse, d’autres notions parlent davantage aux acteurs économiques : le territoire, le paysage, la santé au travail, les conditions de travail ou encore la pérennité de l’emploi.
Ces sujets constituent souvent des portes d’entrée plus concrètes pour aborder les transformations nécessaires : « Tous ces sujets sont liés. Ils peuvent devenir un cheval de Troie pour parler de transition écologique de manière plus rassembleuse. »
Rendre la transition écologique plus concrète dans les entreprises
Un autre obstacle majeur tient selon elle à la manière dont ces enjeux sont présentés.
Aujourd’hui, le débat public repose souvent sur des notions abstraites : carbone, ppm, biodiversité… des concepts parfois difficiles à relier au quotidien professionnel. Pour fédérer davantage, il est essentiel de traduire ces enjeux dans les réalités métiers.
« Ce qui manque aujourd’hui dans les entreprises, c’est une application concrète dans l’activité et dans les métiers. Les gens doivent comprendre comment leur travail contribue au problème, et quels leviers ils peuvent activer. »
De nombreuses études existent pourtant sur l’évolution des métiers face aux transitions environnementales, notamment au sein des opérateurs de compétences. Le problème : elles restent souvent peu accessibles.
« Les rapports existent, mais ils sont au fin fond de sites web. Il y a un vrai enjeu à les vulgariser pour que les personnes qui veulent transformer leur organisation puissent s’appuyer sur des arguments concrets. »
Le rôle clé du middle management
Un autre point important a émergé lors des échanges : le rôle du management intermédiaire dans la transformation des entreprises.
Selon la réalisatrice, on observe aujourd’hui deux dynamiques parallèles :
des salariés et syndicats très engagés sur ces sujets,
des dirigeants qui prennent progressivement conscience de la nécessité de transformer leur activité.
Mais entre les deux, un maillon reste parfois fragile : le middle management.
« Souvent, des initiatives fortes sont portées par les salariés ou par la direction. Mais entre les deux, le middle management n’est pas toujours formé à ces sujets et peut involontairement bloquer les projets. »
Former ces profils aux enjeux environnementaux pourrait donc être un levier majeur pour accélérer la transformation des organisations.
Transition écologique et emploi : destruction ou transformation ?
Enfin, les discussions ont abordé une question souvent présente dans le débat public : l’impact de la transition écologique sur l’emploi.
Aujourd’hui, l’attention médiatique se concentre largement sur l’intelligence artificielle. Selon Hélène Cloître, la transition écologique risque ainsi de passer au second plan. Pourtant, les deux phénomènes ont un point commun : ils transforment les métiers.
« Comme pour les transformations numériques précédentes, certains métiers vont évoluer ou disparaître, mais de nouveaux vont aussi apparaître. »
Les études montrent même que l’atteinte des objectifs climatiques pourrait conduire à une création nette d’emplois, notamment dans des secteurs comme l’énergie, l’électrification, la rénovation thermique des bâtiments, l’agriculture etc.
Le principal défi ne serait donc pas tant la disparition des emplois que l’adaptation des compétences : « Il manque aujourd’hui énormément de profils techniques, notamment pour des métiers de techniciens dans l’énergie ou la rénovation des bâtiments. »
La transition énergétique transforme les métiers et fait émerger de nouveaux besoins en compétences, notamment dans les secteurs de l’énergie et des énergies renouvelables.
Cet événement s’inscrit dans la programmation du MoHo Impact Club, qui réunit chaque mois une diversité d’acteurs engagés pour se former, partager et agir face aux défis environnementaux. Pour plus d’informations sur le MoHo Impact Club, contactez cesar@moho.co
Loi Duplomb : la démocratie représentative à l’épreuve citoyenne
Entre mobilisation citoyenne massive (2,1 millions de signatures) et passage en force législatif, la controverse autour de la « loi Duplomb » dépasse largement le cadre agricole.
Elle interroge l’influence réelle des citoyens sur les décisions qui engagent leur avenir. Sommes-nous face à une panne démocratique ou à l’éveil d’un nouveau contre-pouvoir ?
Le contexte : une loi agricole hautement controversée
Promulguée en août 2025, la loi dite « Duplomb » (du nom du sénateur Laurent Duplomb) a été conçue avec un objectif affiché d’alléger les contraintes pesant sur le monde agricole français.
Sur le papier, il s’agit d’enlever des contraintes au métier d’agriculteur.trice en France. En pratique, ses mesures phares ont déclenché une tempête :
Pesticides : La tentative de réintroduire certains néonicotinoïdes (pesticides dits « tueurs d’abeilles ») pourtant interdits. Bien que censuré en partie par le Conseil constitutionnel, le débat revient aujourd’hui sous forme de nouveaux amendements.
Élevages industriels : Un abaissement des seuils de contrôle, facilitant l’agrandissement des élevages hors-sol (porcs, volailles).
Mégabassines : Une simplification des recours juridiques contre les retenues d’eau, désormais présumées « d’intérêt général majeur ».
Les néonicotinoïdes sont interdits en France et en Europe depuis 2018, mais des dérogations temporaires ont été accordées pour la culture de betteraves sucrières en 2021 et 2022, bien que le Conseil d’État les ait jugées illégales.
Mais au-delà de ces points techniques, c’est la méthode qui a choqué. Adoptée dans l’urgence, sans réelle concertation avec les acteurs de la santé ou de l’environnement, elle est devenue le symbole d’une coupure entre le sommet de l’État et une partie de la société civile.
La démocratie représentative à l’épreuve
Le cas de la loi Duplomb est unique par l’ampleur de la réponse citoyenne. À l’été 2025, une pétition rédigée par une étudiante sur le site de l’Assemblée nationale a récolté plus de 2,1 millions de signatures. Un chiffre colossal, presque égal au record de l’Affaire du Siècle (plus de 2,3 millions de signatures en 2019), qui avait conduit à une condamnation de l’État pour inaction climatique.
Les limites de la mobilisation citoyenne
Pendant des mois, malgré ce raz-de-marée numérique, le texte a continué son chemin parlementaire presque inchangé. Ce décalage pose une question brutale : que vaut la voix de deux millions de citoyens face à un processus législatif déjà enclenché ?
Si le droit de pétition existe, il reste, dans notre Constitution, purement indicatif. Le Parlement peut choisir de l’ignorer. Pour beaucoup, cet épisode illustre les limites d’une démocratie réduite aux moments électoraux où le citoyen n’est sollicité que le jour du vote, restant simple spectateur le reste du temps.
Le rôle de « garde-fou » des institutions
C’est finalement le Conseil constitutionnel qui a joué le rôle de régulateur en censurant les dispositions les plus problématiques sur les pesticides.
Si cela montre que l’État de droit fonctionne, cela souligne aussi une faille : il a fallu l’intervention de sages nommés pour corriger un texte jugé contraire à la Charte de l’environnement, là où le débat politique et citoyen n’avait pas suffi à infléchir la décision.
La montée en puissance de la mobilisation civique
Pourtant, la séquence ne se résume pas à un échec citoyen. Si la loi a été votée, la mobilisation record a conduit à l’ouverture d’un débat inédit à l’Assemblée ce 11 février 2026. Certes, ce débat est « sans vote » et ne peut abroger la loi immédiatement, mais il marque une évolution notable : une mobilisation issue de la société civile a réussi à imposer le sujet dans l’agenda politique.
L’Assemblée nationale à Paris. En France, une pétition déposée sur la plateforme parlementaire peut être examinée par les députés à partir de 100 000 signatures, mais elle n’a aucune valeur contraignante dans le processus législatif.
« On ne peut pas faire comme si une pétition n’avait pas réuni deux millions de signataires. Il faut entendre l’inquiétude. », Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement (février 2026).
Cette situation montre que le pouvoir des citoyens se déplace. Il n’est plus seulement dans l’urne, il est dans l’expertise et l’interpellation.
L’expertise citoyenne : Des collectifs, des associations et des citoyens produisent aujourd’hui des analyses juridiques et scientifiques qui font jeu égal avec celles des lobbys industriels.
La vigilance permanente : Le suivi en temps réel des amendements permet de sortir de l’ombre des décisions qui, autrefois, passaient inaperçues.
Une démocratie en mouvement
La loi Duplomb expose les tensions d’un modèle démocratique en transition. Elle montre les limites d’un système descendant qui s’essouffle, mais elle révèle aussi une société civile plus vigilante et organisée que jamais.
La démocratie n’est jamais acquise : elle dépend de l’attention que les citoyens lui portent. Si la voix d’un individu paraît insignifiante face à la mécanique institutionnelle, la mobilisation de millions de personnes peut, elle, déplacer les lignes et contraindre le débat.
La question posée n’est pas seulement agricole. Elle est politique : quelle place est réellement accordée aux citoyens dans les décisions qui engagent leur avenir ?
Suivre le travail parlementaire : Consultez directement sur le site de l’Assemblée nationale les dossiers législatifs et les votes sur le site de l’Assemblée nationale.
Participer aux consultations publiques : Souvent méconnues, elles sont pourtant un levier juridique pour contester des décrets d’application devant la justice administrative.
Dans un monde où l’incertitude géopolitique est devenue la norme, entre conflits prolongés, rivalités économiques et urgence climatique, une transformation s’opère chez un acteur à la fois local et mondial : l’entreprise.
En 2024, près de la moitié de la population mondiale a été appelée aux urnes lors d’élections nationales ou régionales majeures (États-Unis, Inde, Union européenne, Mexique, Indonésie…), dans un contexte global de défiance envers les institutions publiques.
Dans ce contexte, l’entreprise apparaît de plus en plus comme un espace de stabilité relative, où se redéfinit concrètement ce que signifie « faire société ».
Autrement dit : si la démocratie se fragilise à l’échelle des États, peut-elle se réinventer à l’échelle des organisations ?
La montée en puissance du « contrat social » appliqué à l’entreprise
Le concept de contrat social introduit par Jean-Jacques Rousseau au XVIIIᵉ siècle, est l’idée qu’une société fonctionne parce que ses membres acceptent implicitement un accord collectif sur les règles, les droits et les devoirs de chacun.
Traditionnellement, ce contrat social lie les citoyens et l’État. Mais depuis plusieurs décennies, ce modèle est en mutation avec les évolutions sociétales : mondialisation économique, recul relatif de l’État providence, montée des grandes entreprises multinationales, transformations du travail.
Résultat : une partie des attentes sociales se déplace vers l’entreprise : recherche de sens, de justice interne, de participation, de cohérence éthique et d’un impact sociétal positif.
C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le contrat social interne de l’entreprise.
« La démocratie ne peut fonctionner durablement sans institutions intermédiaires solides. » Alexis de Tocqueville
La montée en puissance des sociétés à mission sur principes démocratiques
Créé par la loi PACTE (2019), ce statut permet à une entreprise d’inscrire dans ses statuts :
une raison d’être
des objectifs sociaux ou environnementaux
un dispositif de contrôle indépendant
La mission devient alors juridiquement contraignante. Un comité de mission, souvent composé de salariés, d’experts externes et parfois de parties prenantes, évalue si l’entreprise respecte réellement ses engagements.
On parle alors de reddition de comptes (accountability), et le pouvoir de rendre des comptes et un principe fondamental de la démocratie.
Ce ne sont plus seulement des PME : des géants comme Danone ou Kersia (secteur de la biosécurité) intègrent désormais des objectifs sociaux et environnementaux dans leurs statuts.
L’entreprise adopte progressivement des caractéristiques d’institutions politiques avec un mécanisme de contrôle interne, un contre-pouvoir institutionalisé et une transparence accrue des décisions stratégiques.
Gouvernance partagée : quand la démocratie devient un levier de performance
La démocratie en entreprise n’est pas seulement une question éthique. C’est aussi un sujet économique. Plusieurs organisations démontrent qu’un partage du pouvoir peut améliorer la performance.
Transparence et intelligence collective
Un exemple souvent cité est celui de makesense, organisation née en France qui mobilise citoyens et entrepreneurs autour de projets à impact. L’équipe y applique une transparence étendue : grilles salariales accessibles en interne, budgets visibles, décisions stratégiques expliquées et processus de consultation formalisés avant certaines orientations importantes.
Dans des organisations engagées, où les collaborateurs recherchent cohérence et sens, la transparence renforce la confiance et l’implication. Elle permet aussi d’éviter deux écueils fréquents : la verticalité opaque et la paralysie collective.
Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd’hui dans des pays où la liberté de la presse est jugée difficile ou très grave, un indicateur du recul de certains contre-pouvoirs démocratiques (Classement mondial de la liberté de la presse 2024 de Reporters sans frontières).
La participation ne crée pas nécessairement de lenteur décisionnelle. Lorsqu’elle est structurée, elle peut réduire les conflits, améliorer l’adhésion et accélérer l’exécution des missions. On parle alors d’intelligence collective, c’est-à-dire la capacité d’un groupe à produire de meilleures décisions que des individus isolés.
Autonomie organisationnelle et efficacité économique
Le modèle de Buurtzorg est encore plus radical. Cette organisation de soins néerlandaise fonctionne avec des équipes autonomes, très peu de hiérarchie et une forte responsabilité locale.
Les résultats observés sont les suivants : satisfaction patient très élevée, engagement des professionnels et coûts administratifs fortement réduits.
Le cas Buurtzorg est souvent étudié comme preuve que la décentralisation du pouvoir peut améliorer à la fois la qualité et l’efficacité économique.
L’ESG : quand la gouvernance devient un enjeu géopolitique
Les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) évaluent la performance extra-financière des entreprises au-delà des indicateurs économiques traditionnels. Il s’agit de critères utilisés par les investisseurs pour évaluer la durabilité et les risques non financiers d’une entreprise.
Mais depuis quelques années, l’ESG est devenu un sujet politique majeur. Aux États-Unis par exemple, plusieurs États ont limité l’utilisation de critères ESG dans les fonds publics, considérant qu’ils introduisent une idéologie dans l’économie.
L’entreprise devient ainsi un terrain de confrontation idéologique entre visions du monde :
capitalisme financier pur vs. capitalisme responsable
intervention publique vs. souveraineté économique
Selon le World Economic Forum, la gouvernance des entreprises est désormais un facteur stratégique de stabilité dans un monde fragmenté.
On parle même de souveraineté organisationnelle : la capacité d’une organisation à rester cohérente et légitime dans un environnement instable.
Les critères ESG (environnement, social, gouvernance) sont devenus un facteur majeur d’investissement mondial, représentant plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars d’actifs gérés selon ces principes.
Pourquoi l’entreprise devient un espace démocratique clé
Plusieurs transformations structurelles expliquent ce phénomène :
Le temps de vie passé au travail : un individu passe en moyenne plus de temps au travail que dans toute autre institution sociale (hors famille), l’entreprise devient donc un lieu majeur de socialisation.
Le recul des institutions traditionnelles : partis politiques, syndicats, Églises, associations : leur influence relative diminue dans de nombreux pays.
La quête de sens des nouvelles générations : les études sur les jeunes actifs montrent des attentes fortes : utilité sociale, impact environnemental, participation aux décisions et cohérence éthique des dirigeants.
Ce phénomène est parfois appelé capitalisme des parties prenantes (stakeholder capitalism), une approche qui met l’accent sur la création de valeur pour toutes les parties prenantes d’une entreprise, au-delà des seuls actionnaires, en intégrant des considérations sociales et environnementales pour une rentabilité durable.
La démocratie peut-elle se reconstruire par les organisations ?
L’hypothèse centrale émerge : si la démocratie nationale se fragilise, la démocratie organisationnelle peut la renforcer.
L’entreprise devient alors :
un lieu d’apprentissage du débat
un espace de responsabilité collective
un laboratoire institutionnel
Cela ne signifie pas que l’entreprise remplace l’État, mais elle peut contribuer à reconstruire la confiance sociale.
L’entreprise de demain : cap sur l’entreprise délibérative
Dans un monde incertain, la performance économique seule ne suffit plus à garantir la légitimité d’une organisation.
La légitimité repose désormais sur la transparence, la participation, la cohérence des valeurs et la capacité à rendre des comptes.
Autrement dit, sur des principes profondément démocratiques. L’entreprise de demain ne sera pas seulement productive. Elle sera politique : un espace où l’on décide ensemble de ce qui compte. Et dans un XXIᵉ siècle instable, cela pourrait devenir l’un de ses rôles les plus essentiels.
Quand l’intelligence artificielle rencontre la démocratie
On parle souvent de l’intelligence artificielle comme d’un danger majeur pour la démocratie. Fake news, désinformation automatisée, bulles informationnelles : les risques sont réels et largement documentés.
Mais une autre question mérite d’être posée. Si l’intelligence artificielle apparait comme un poison potentiel pour le débat public, peut-elle également en être un antidote ?
Car comme toute technologie de rupture, l’IA ne transforme pas seulement les risques. Elle transforme aussi les capacités collectives.
L’intelligence artificielle (IA) désigne un ensemble de technologies capables de réaliser des tâches associées à l’intelligence humaine : comprendre le langage, reconnaître des images, analyser des données, générer du contenu, prendre des décisions probabilistes.
Les systèmes récents dits d’IA générative peuvent produire des textes, des images, des vidéos et des voix synthétiques, avec un niveau de réalisme inédit.
Cette évolution crée un bouleversement démocratique majeur : la production d’information n’est plus limitée par les capacités humaines.
Le risque : la dissolution de la vérité
Toute démocratie repose sur une condition fondamentale : l’existence d’un minimum de réalité partagée.
Sans accord sur les faits de base, il devient impossible de débattre, de décider collectivement ou de construire des compromis. Or l’IA fragilise ce socle.
En 2024-2025, la désinformation générée par IA a franchi un cap : des campagnes politiques utilisant des contenus synthétiques ont été identifiées dans plusieurs élections majeures, confirmant que la manipulation informationnelle peut désormais être industrialisée à grande échelle.
L’industrialisation de la désinformation
L’IA permet aujourd’hui de produire à grande échelle :
des faux articles
des images manipulées
des vidéos politiques truquées (deepfakes)
des faux comptes automatisés
Le coût de production d’une campagne de manipulation chute brutalement. Des institutions comme l’Union européenne ou l’OCDE alertent sur le risque d’industrialisation de la désinformation à l’approche des cycles électoraux.
En 2024, année électorale historique, plusieurs rapports ont souligné l’utilisation croissante de contenus générés artificiellement dans l’écosystème informationnel mondial.
La crise du consensus
Le problème dépasse la simple manipulation, il touche à la notion de consensus démocratique. Le consensus ne signifie pas que tout le monde est d’accord. Il signifie qu’une société partage suffisamment de faits communs pour pouvoir débattre.
Lorsque chaque groupe vit dans une réalité informationnelle différente, la démocratie devient instable. Certains chercheurs parlent de crise épistémique : une crise de la connaissance collective.
L’opportunité : l’IA au service de l’intelligence collective
Mais la même technologie qui peut fragmenter la vérité peut aussi renforcer la capacité de compréhension collective, en favorisant l’intelligence collective.
L’intelligence collective désigne la capacité d’un groupe à produire des décisions ou des solutions supérieures à celles d’individus isolés, grâce :
à la diversité des points de vue
à la coopération
à la délibération
Historiquement, la limite de l’intelligence collective était logistique : trop d’informations, trop de participants, trop de complexité. L’IA change cette équation.
Synthétiser la complexité : un changement d’échelle démocratique
Aujourd’hui, des systèmes d’IA peuvent identifier les thèmes majeurs, détecter les convergences, cartographier les désaccords, résumer les arguments, le tout en quelques minutes.
Cela transforme radicalement la possibilité de participation citoyenne massive.
Des plateformes comme Polis ont déjà démontré qu’il est possible d’identifier des consensus inattendus dans de grands groupes grâce à l’analyse algorithmique des opinions.
Avec l’adoption de l’AI Act en mars 2024, l’Union européenne devient la première grande puissance à encadrer juridiquement l’intelligence artificielle, notamment pour limiter les risques pour les droits fondamentaux et les processus démocratiques.
Faciliter la délibération plutôt que le conflit
Un autre apport majeur concerne la qualité du débat. La démocratie ne dépend pas seulement du vote. Elle dépend aussi de la délibération, c’est-à-dire du processus par lequel les citoyens échangent des arguments, confrontent des idées et ajustent leurs positions.
Or les réseaux sociaux actuels favorisent souvent les contenus polarisants, les émotions fortes et la conflictualité, car leurs algorithmes sont optimisés pour capter l’attention des utilisateurs.
De nouvelles approches de Civic Tech (technologies civiques) explorent des modèles différents :
modération automatique des insultes
mise en avant des arguments constructifs
rapprochement des opinions compatibles
visualisation des points d’accord
L’algorithme devient alors un facilitateur de compréhension plutôt qu’un amplificateur de conflit.
Accessibilité : comprendre pour pouvoir décider
Une autre promesse démocratique de l’IA est l’accessibilité cognitive.
Les systèmes d’IA peuvent :
simplifier des textes juridiques complexes
traduire des documents administratifs
adapter le niveau de langage
répondre aux questions citoyennes
Cela réduit une inégalité fondamentale de la démocratie moderne : l’inégalité d’accès à la compréhension. Car voter sans comprendre est une participation limitée.
IA et pouvoir : une technologie politiquement neutre ?
Les plateformes de civic tech utilisent déjà des algorithmes pour modérer les débats, identifier les arguments constructifs et faire émerger des consensus, ouvrant la voie à des formes inédites de démocratie délibérative.
Il est tentant de considérer l’IA comme intrinsèquement dangereuse ou bénéfique. En réalité, elle est au départ politiquement neutre.
Son impact dépend de ses concepteurs, de ses objectifs, de ses règles d’usage et de son modèle économique.
Un algorithme optimisé pour maximiser l’attention pourra produire de la polarisation.
Un algorithme optimisé pour maximiser la compréhension pourra produire de la coopération.
Vers une « démocratie by design »
On peut parler de democracy by design : la conception volontaire de systèmes technologiques qui renforcent les principes démocratiques.
Cela implique :
une transparence des algorithmes,
une pluralité des données,
un contrôle humain,
de l’audit indépendant,
des objectifs alignés avec l’intérêt collectif.
Les innovateurs technologiques deviennent alors, en partie, des architectes institutionnels.
Une question de choix collectif
L’intelligence artificielle ne déterminera pas seule l’avenir de la démocratie. Elle amplifie les dynamiques existantes.
Elle peut fragmenter la réalité ou renforcer la compréhension collective, manipuler les opinions ou éclairer les décisions. L’enjeu est certes technologique, mais il est surtout politique et sociétal.
La question « Que va faire l’IA à la démocratie ? » devient plutôt « Que voulons-nous faire de l’IA pour la démocratie ?« .
Serge Zaka au MoHo : adapter l’agriculture au changement climatique
Salle comble au MoHo pour la conférence de Serge Zaka, agroclimatologue et chasseur d’orages, venu décrypter les effets très concrets du changement climatique sur l’agriculture, les écosystèmes, les forêts et les territoires. Une intervention rigoureuse et accessible pour comprendre ce qui est déjà à l’œuvre, et ce qui s’annonce.
« On va parler du changement climatique et de son impact sur les écosystèmes, les agricultures et les forêts. »
Intervention de Serge Zaka au MoHo le 5 février 2026. @MoHo
Comprendre les liens entre climat et agriculture
Tout au long de sa conférence, Serge Zaka adopte une posture équilibrée : ni alarmiste, ni climatosceptique, mais donne une analyse rigoureuse des réalités climatiques.
« L’objectif, ce n’est pas de sortir déprimé. On va parler aussi d’impacts positifs du changement climatique. Mais je ne suis pas climatosceptique. Dans la science, chaque plante a ses gammes de température à respecter. »
Certains écosystèmes se développent avec la hausse des températures, certaines cultures progressent vers le nord, certains territoires voient apparaître de nouvelles opportunités agricoles. Mais cette réalité n’efface pas les vulnérabilités, notamment dans le sud de la France.
Pour Serge Zaka, l’enjeu est clair : l’adaptation est possible, mais elle ne repose pas uniquement sur les agriculteurs.
« Ce qui manque, ce n’est pas la volonté agricole. Ce qui manque, c’est une volonté politique, et surtout des moyens. »
Agrométéorologie, agroclimatologie : deux échelles, deux temporalités
Serge Zaka distingue deux niveaux d’analyse :
L’agrométéorologie, qui concerne la gestion quotidienne des aléas météo.
L’agroclimatologie, qui analyse les transformations structurelles à long terme.
« L’agrométéorologie, c’est l’impact de la météo sur l’agriculture. L’agroclimatologie, c’est l’impact du climat sur l’agriculture. Et là, on parle de quelque chose de plus complexe, qui ne fait pas intervenir que l’agriculteur, mais aussi le consommateur, le politique, le social. »
C’est à cette échelle que se posent les vraies questions de société :
« Est-ce qu’on aura toujours du beurre et du cidre en Normandie en 2100 ? Quelles adaptations pour le lin et le colza normands ? Est-ce que l’abricot ou la pêche arriveront par le sud d’ici la fin du siècle ? »
Le climat français en recomposition
L’agroclimatologue revient sur deux chocs récents majeurs.
2021 : le gel tardif
« Ce n’est pas le gel le problème. C’est la douceur de mars qui a réveillé les végétaux trop tôt. »
Une floraison précoce, suivie d’unevague de froid, provoque la « plus grande catastrophe agricole nationale », avec 2 milliards d’euros de perte de rendement.
2022 : canicules et sécheresse
Trois canicules, une sécheresse majeure, une année record de chaleur, des pertes énormes de rendement : « Le maïs : -54 % dans le sud de la France. Le blé : jusqu’à -17 %. »
Les cultures d’été sont les plus touchées, car exposées en plein cœur des périodes caniculaires.
« Comme le climat continue de se réchauffer, l’année caniculaire de 2022 va devenir une année normale dans le scénario plutôt faible de réchauffement du GIEC, donc dans les années 2050 ». @MoHo
Serge Zaka insiste sur un point clé : le changement climatique n’est pas uniforme.
« À Caen, on est à +1 % de pluie environ. Mais ça ne veut pas dire moins de sécheresse. Il fait plus chaud, donc l’eau s’évapore plus vite. »
Les caractéristiques des saisons d’intensifient, avec plus de pluie en hiver et moins de pluie en été, impliquant des adaptations différentes selon les cultures, les territoires et les cycles agricoles.
Le déplacement des cultures et des paysages
Les cartes agricoles françaises sont déjà en train de changer :
La vigne remonte vers la Normandie, la Bretagne, le Nord.
Le maïs progresse vers le nord.
Le colza et le blé restent présents mais se déplacent.
L’abricot Bergeron remonte vers le Bassin parisien.
Le pois chiche pourrait apparaître dans les plaines de Caen.
« Le plus compliqué, ce n’est pas de planter. Le plus dur, c’est de consommer. »
Créer une filière, c’est transformer les habitudes alimentaires, les circuits logistiques, les industries agroalimentaires, les cahiers des charges, les AOC.
Les forêts en souffrance
La même logique s’applique aux écosystèmes forestiers.
« Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la surface forestière, c’est leur santé. »
Plus de 9 % des forêts françaises sont en dépérissement.
« Le problème, ce n’est pas le réchauffement en soi, c’est sa vitesse. »
Les arbres n’ont pas le temps de migrer naturellement. D’où l’émergence du concept de migration assistée, qui pose de lourds enjeux écologiques.
« A Caen, on aura des paysages qui ressembleront à la Baule ». @MoHo
Agriculture, géopolitique et sécurité alimentaire
Serge Zaka relie climat et géopolitique.
« Le pays qui détient la production mondiale du blé a une place en géopolitique. »
Les bassins de production du blé se déplacent vers l’Europe du Nord-Est.
« Il y a 15 ans, la Russie importait du blé. Aujourd’hui, ce sont les premiers exportateurs mondiaux. »
Le prix du blé devient un facteur de stabilité politique : « La stabilité politique des pays dépend du prix du pain. »
S’adapter, mais pas sans transformation systémique
Pour Serge Zaka, il n’existe pas une solution unique.
« Les méga-bassines sont un pansement. Derrière, il faut une symbiose de solutions. »
Sol vivant, haies, arbres dans les parcelles, génétique végétale, irrigation intelligente, diversification des cultures.
« 50 % de la solution, c’est le sol. »
Mais l’adaptation ne peut pas tout : « On ne peut pas adapter l’agriculture à 50 degrés. La seule vraie solution, c’est de réduire les gaz à effet de serre. »
Repenser le métier d’agriculteur
Le message final est profondément politique.
« Le métier d’agriculteur ne sera plus seulement de produire à manger. Il va devenir un métier de gestionnaire du paysage. »
Production alimentaire, énergie verte, gestion des écosystèmes, régulation de l’eau, biodiversité, stockage du carbone.
« Il faut que ces services soient intégrés dans les prix, dans les politiques publiques, dans les modèles économiques. »
Quels systèmes agricoles dans un monde en transformation ?
La conférence de Serge Zaka au MoHo n’a pas seulement apporté des données et des projections. Elle a offert une lecture systémique du monde agricole face au climat : scientifique, territoriale, sociale, économique, politique.
Elle rappelle une chose essentielle :
« Le changement climatique ne transforme pas seulement le climat. Il transforme nos paysages, nos cultures, nos économies, nos métiers, nos équilibres géopolitiques et nos modèles de société. »
Et pose une question centrale pour les années à venir : comment construire des systèmes agricoles capables de nourrir, de préserver le vivant, et de rester viables dans un monde en transformation rapide ?
Salle comble au MoHo pour la conférence de Serge Zaka autour du thème : comment produire, consommer et s’adapter dans un climat qui change différemment selon les territoires ? @MoHo
Article issu de la conférence de Serge Zaka au MoHo, retranscription éditorialisée à partir de ses propos.