
En juin, le MoHo accueillera l’exposition de Roya Rassuli, jeune artiste afghane installée près de Caen. À 19 ans, son art aborde les thèmes de l’exil, de l’identité, de la mémoire et des droits des femmes afghanes.
Nous l’avons rencontrée avant son exposition.
“Je suis née en Iran, mais je n’ai jamais vu l’Afghanistan”
Peux-tu nous raconter ton parcours ?
Je suis née en Iran dans une famille afghane. Mes parents avaient quitté l’Afghanistan très jeunes, et moi je n’ai jamais vu ce pays.
En Iran, nous vivions difficilement. Je n’ai jamais été scolarisée parce que nous n’avions pas assez d’argent, et aussi parce que ce n’était pas facile pour les Afghans là-bas.
Quand j’avais 12 ans, nous avons quitté l’Iran. Nous avons traversé les montagnes pour passer en Turquie. Nous avons essayé plusieurs fois, mais la police nous retrouvait et nous renvoyait.
Quand nous sommes finalement arrivés en Turquie, nous étions cachés dans une petite maison avec énormément de réfugiés. Nous ne pouvions pas sortir parce que nous n’avions pas de papiers. Il y avait environ 200 personnes dans cette maison.
Nous mangions très peu, souvent une seule fois par jour.
Ensuite, nous avons essayé de rejoindre la Grèce par la mer. Les deux premières fois, la police nous a arrêtés.
La troisième fois, nous sommes montés dans un bateau très petit. Nous étions environ 100 personnes dedans. Nous avions peur parce que nous savions que c’était dangereux, mais nous n’avions pas vraiment le choix.
Pendant des heures, nous avons été perdus sur la mer. Le bateau prenait l’eau, nous n’avions plus d’essence et les vagues étaient très fortes.
Finalement, un grand bateau nous a sauvés et nous sommes arrivés sur l’île de Samos, en Grèce.
Quand nous sommes arrivés dans le camp, des gens nous ont dit : “Welcome to hell.”
“Nous avons vécu plus de deux ans dans un camp de réfugiés”
Comment étaient les conditions de vie en Grèce ?
Le camp était prévu pour environ 1000 personnes, mais il y en avait plusieurs milliers. Beaucoup de familles vivaient dans des tentes ou dans des abris construits avec du plastique dans la forêt.
Nous n’avions pas d’eau, pas d’électricité, pas d’école et presque pas de soins.
Ma mère est tombée très malade quand nous sommes arrivés en Grèce. Parfois elle faisait des malaises et arrêtait de respirer. Il n’y avait pas vraiment de médecin pour nous aider.
Moi, j’étais très déprimée. Je restais presque tout le temps dans notre tente. Je n’avais pas le droit de sortir et j’étais très inquiète pour notre avenir.
“La peinture m’a donné un peu d’espoir”
À quel moment la peinture est-elle devenue essentielle pour toi ?
Quand j’étais petite, je rêvais déjà de devenir artiste.
Dans le camp de réfugiés en Grèce, j’avais seulement un stylo avec moi et je faisais de petits dessins sur les murs de notre tente. Ma mère a vu ça et elle est allée m’acheter des couleurs et des pinceaux.
J’ai commencé à peindre tous les jours sur des papiers que je récupérais.
Au début, l’art était pour moi une façon de voyager dans un autre monde et d’oublier ce que je vivais autour de moi.
Puis j’ai compris que je pouvais exprimer ce que j’avais dans la tête et dans le cœur. La peinture est devenue une manière de parler sans avoir besoin de mots. Ça m’a donné un peu d’espoir.
Dans le camp, beaucoup de femmes et de jeunes filles étaient aussi très déprimées. Alors j’ai commencé à leur apprendre un peu la peinture et l’anglais dans notre tente.
“Je veux montrer une autre image de l’Afghanistan”
Quels sujets traversent aujourd’hui ton travail ?
Aujourd’hui, je parle beaucoup des droits des femmes afghanes, mais aussi de la culture afghane.
Pendant longtemps, je me sentais perdue parce que je suis née en Iran mais que j’avais une identité afghane sans vraiment connaître ce pays.
C’est surtout en Grèce, avec d’autres Afghans, que j’ai commencé à apprendre davantage sur notre culture, notre langue et nos traditions.
Je veux montrer que l’Afghanistan, ce n’est pas seulement la guerre. C’est aussi une culture très riche et très belle.
Le retour des talibans m’a beaucoup marquée. Aujourd’hui, beaucoup de femmes ne peuvent plus s’exprimer librement là-bas, et même l’art est en train d’être effacé.
À travers mes peintures, j’essaie de donner une voix aux femmes afghanes.
“Aujourd’hui, je peux continuer à créer”
Comment te sens-tu aujourd’hui en France ?
Aujourd’hui, je me sens mieux en France, même si ce n’est pas toujours facile.
Les premières années ont été très difficiles à cause de la langue. Je ne comprenais pas bien les cours et je ne pouvais pas vraiment communiquer avec les autres.
Quand je suis arrivée en France en 2022, je suis entrée au lycée en seconde générale, mais je n’avais jamais étudié des matières comme les mathématiques ou la physique auparavant.
En même temps, ma mère était souvent malade et il y avait beaucoup de rendez-vous médicaux.
Aujourd’hui, ma famille a enfin une maison et je peux continuer à peindre et à exposer mon travail.
Pendant longtemps, je peignais dans des camps de réfugiés ou dans des logements d’urgence. Pouvoir maintenant montrer mes œuvres dans une exposition, c’est quelque chose que je n’aurais jamais imaginé.
Retrouvez l’exposition de Roya Rassuli au MoHo tout le mois de juin, accès libre et gratuit dans l’espace Experiment !


