Loi Duplomb : la démocratie représentative à l’épreuve citoyenne

Entre mobilisation citoyenne massive (2,1 millions de signatures) et passage en force législatif, la controverse autour de la « loi Duplomb » dépasse largement le cadre agricole.

Elle interroge l’influence réelle des citoyens sur les décisions qui engagent leur avenir. Sommes-nous face à une panne démocratique ou à l’éveil d’un nouveau contre-pouvoir ?

Le contexte : une loi agricole hautement controversée

Promulguée en août 2025, la loi dite « Duplomb » (du nom du sénateur Laurent Duplomb) a été conçue avec un objectif affiché d’alléger les contraintes pesant sur le monde agricole français.

Sur le papier, il s’agit d’enlever des contraintes au métier d’agriculteur.trice en France. En pratique, ses mesures phares ont déclenché une tempête :

  • Pesticides : La tentative de réintroduire certains néonicotinoïdes (pesticides dits « tueurs d’abeilles ») pourtant interdits. Bien que censuré en partie par le Conseil constitutionnel, le débat revient aujourd’hui sous forme de nouveaux amendements.
  • Élevages industriels : Un abaissement des seuils de contrôle, facilitant l’agrandissement des élevages hors-sol (porcs, volailles).
  • Mégabassines : Une simplification des recours juridiques contre les retenues d’eau, désormais présumées « d’intérêt général majeur ».
Les néonicotinoïdes sont interdits en France et en Europe depuis 2018, mais des dérogations temporaires ont été accordées pour la culture de betteraves sucrières en 2021 et 2022, bien que le Conseil d’État les ait jugées illégales.

Mais au-delà de ces points techniques, c’est la méthode qui a choqué. Adoptée dans l’urgence, sans réelle concertation avec les acteurs de la santé ou de l’environnement, elle est devenue le symbole d’une coupure entre le sommet de l’État et une partie de la société civile.

La démocratie représentative à l’épreuve

Le cas de la loi Duplomb est unique par l’ampleur de la réponse citoyenne. À l’été 2025, une pétition rédigée par une étudiante sur le site de l’Assemblée nationale a récolté plus de 2,1 millions de signatures. Un chiffre colossal, presque égal au record de l’Affaire du Siècle (plus de 2,3 millions de signatures en 2019), qui avait conduit à une condamnation de l’État pour inaction climatique.

Les limites de la mobilisation citoyenne

Pendant des mois, malgré ce raz-de-marée numérique, le texte a continué son chemin parlementaire presque inchangé. Ce décalage pose une question brutale : que vaut la voix de deux millions de citoyens face à un processus législatif déjà enclenché ?

Si le droit de pétition existe, il reste, dans notre Constitution, purement indicatif. Le Parlement peut choisir de l’ignorer. Pour beaucoup, cet épisode illustre les limites d’une démocratie réduite aux moments électoraux où le citoyen n’est sollicité que le jour du vote, restant simple spectateur le reste du temps.

Le rôle de « garde-fou » des institutions

C’est finalement le Conseil constitutionnel qui a joué le rôle de régulateur en censurant les dispositions les plus problématiques sur les pesticides.

Si cela montre que l’État de droit fonctionne, cela souligne aussi une faille : il a fallu l’intervention de sages nommés pour corriger un texte jugé contraire à la Charte de l’environnement, là où le débat politique et citoyen n’avait pas suffi à infléchir la décision.

La montée en puissance de la mobilisation civique

Pourtant, la séquence ne se résume pas à un échec citoyen. Si la loi a été votée, la mobilisation record a conduit à l’ouverture d’un débat inédit à l’Assemblée ce 11 février 2026. Certes, ce débat est « sans vote » et ne peut abroger la loi immédiatement, mais il marque une évolution notable : une mobilisation issue de la société civile a réussi à imposer le sujet dans l’agenda politique.

L’Assemblée nationale à Paris. En France, une pétition déposée sur la plateforme parlementaire peut être examinée par les députés à partir de 100 000 signatures, mais elle n’a aucune valeur contraignante dans le processus législatif.

« On ne peut pas faire comme si une pétition n’avait pas réuni deux millions de signataires. Il faut entendre l’inquiétude. », Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement (février 2026).

Cette situation montre que le pouvoir des citoyens se déplace. Il n’est plus seulement dans l’urne, il est dans l’expertise et l’interpellation.

  • L’expertise citoyenne : Des collectifs, des associations et des citoyens produisent aujourd’hui des analyses juridiques et scientifiques qui font jeu égal avec celles des lobbys industriels.
  • La vigilance permanente : Le suivi en temps réel des amendements permet de sortir de l’ombre des décisions qui, autrefois, passaient inaperçues.

Une démocratie en mouvement

La loi Duplomb expose les tensions d’un modèle démocratique en transition. Elle montre les limites d’un système descendant qui s’essouffle, mais elle révèle aussi une société civile plus vigilante et organisée que jamais.

La démocratie n’est jamais acquise : elle dépend de l’attention que les citoyens lui portent. Si la voix d’un individu paraît insignifiante face à la mécanique institutionnelle, la mobilisation de millions de personnes peut, elle, déplacer les lignes et contraindre le débat.

La question posée n’est pas seulement agricole. Elle est politique : quelle place est réellement accordée aux citoyens dans les décisions qui engagent leur avenir ?

Pour aller plus loin : Comment agir ?

  • S’informer à la source : Consultez les rapports de l’ANSES ou les synthèses de la Fondation pour la Nature et l’Homme sur les impacts de la loi.
  • Suivre le travail parlementaire : Consultez directement sur le site de l’Assemblée nationale les dossiers législatifs et les votes sur le site de l’Assemblée nationale.
  • Participer aux consultations publiques : Souvent méconnues, elles sont pourtant un levier juridique pour contester des décrets d’application devant la justice administrative.
Retour à la liste des articles

L’entreprise comme laboratoire démocratique

Dans un monde où l’incertitude géopolitique est devenue la norme, entre conflits prolongés, rivalités économiques et urgence climatique, une transformation s’opère chez un acteur à la fois local et mondial : l’entreprise.

En 2024, près de la moitié de la population mondiale a été appelée aux urnes lors d’élections nationales ou régionales majeures (États-Unis, Inde, Union européenne, Mexique, Indonésie…), dans un contexte global de défiance envers les institutions publiques.

Dans ce contexte, l’entreprise apparaît de plus en plus comme un espace de stabilité relative, où se redéfinit concrètement ce que signifie « faire société ».

Autrement dit : si la démocratie se fragilise à l’échelle des États, peut-elle se réinventer à l’échelle des organisations ?

La montée en puissance du « contrat social » appliqué à l’entreprise

Le concept de contrat social introduit par Jean-Jacques Rousseau au XVIIIᵉ siècle, est l’idée qu’une société fonctionne parce que ses membres acceptent implicitement un accord collectif sur les règles, les droits et les devoirs de chacun.

Traditionnellement, ce contrat social lie les citoyens et l’État. Mais depuis plusieurs décennies, ce modèle est en mutation avec les évolutions sociétales : mondialisation économique, recul relatif de l’État providence, montée des grandes entreprises multinationales, transformations du travail.

Résultat : une partie des attentes sociales se déplace vers l’entreprise : recherche de sens, de justice interne, de participation, de cohérence éthique et d’un impact sociétal positif.

C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le contrat social interne de l’entreprise.

« La démocratie ne peut fonctionner durablement sans institutions intermédiaires solides. » Alexis de Tocqueville

La montée en puissance des sociétés à mission sur principes démocratiques

Selon l’Observatoire des sociétés à mission, la France compte en février 2026 plus de 2 400 sociétés à mission (200 en 2020).

Qu’est-ce qu’une société à mission ?

Créé par la loi PACTE (2019), ce statut permet à une entreprise d’inscrire dans ses statuts :

  • une raison d’être
  • des objectifs sociaux ou environnementaux
  • un dispositif de contrôle indépendant

La mission devient alors juridiquement contraignante. Un comité de mission, souvent composé de salariés, d’experts externes et parfois de parties prenantes, évalue si l’entreprise respecte réellement ses engagements.

On parle alors de reddition de comptes (accountability), et le pouvoir de rendre des comptes et un principe fondamental de la démocratie.

Ce ne sont plus seulement des PME : des géants comme Danone ou Kersia (secteur de la biosécurité) intègrent désormais des objectifs sociaux et environnementaux dans leurs statuts.

L’entreprise adopte progressivement des caractéristiques d’institutions politiques avec un mécanisme de contrôle interne, un contre-pouvoir institutionalisé et une transparence accrue des décisions stratégiques.

Gouvernance partagée : quand la démocratie devient un levier de performance

La démocratie en entreprise n’est pas seulement une question éthique. C’est aussi un sujet économique. Plusieurs organisations démontrent qu’un partage du pouvoir peut améliorer la performance.

Transparence et intelligence collective

Un exemple souvent cité est celui de makesense, organisation née en France qui mobilise citoyens et entrepreneurs autour de projets à impact. L’équipe y applique une transparence étendue : grilles salariales accessibles en interne, budgets visibles, décisions stratégiques expliquées et processus de consultation formalisés avant certaines orientations importantes.

Dans des organisations engagées, où les collaborateurs recherchent cohérence et sens, la transparence renforce la confiance et l’implication. Elle permet aussi d’éviter deux écueils fréquents : la verticalité opaque et la paralysie collective.

Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd’hui dans des pays où la liberté de la presse est jugée difficile ou très grave, un indicateur du recul de certains contre-pouvoirs démocratiques (Classement mondial de la liberté de la presse 2024 de Reporters sans frontières).

La participation ne crée pas nécessairement de lenteur décisionnelle. Lorsqu’elle est structurée, elle peut réduire les conflits, améliorer l’adhésion et accélérer l’exécution des missions. On parle alors d’intelligence collective, c’est-à-dire la capacité d’un groupe à produire de meilleures décisions que des individus isolés.

Autonomie organisationnelle et efficacité économique

Le modèle de Buurtzorg est encore plus radical. Cette organisation de soins néerlandaise fonctionne avec des équipes autonomes, très peu de hiérarchie et une forte responsabilité locale.

Les résultats observés sont les suivants : satisfaction patient très élevée, engagement des professionnels et coûts administratifs fortement réduits.

Le cas Buurtzorg est souvent étudié comme preuve que la décentralisation du pouvoir peut améliorer à la fois la qualité et l’efficacité économique.

L’ESG : quand la gouvernance devient un enjeu géopolitique

Les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) évaluent la performance extra-financière des entreprises au-delà des indicateurs économiques traditionnels. Il s’agit de critères utilisés par les investisseurs pour évaluer la durabilité et les risques non financiers d’une entreprise.

Mais depuis quelques années, l’ESG est devenu un sujet politique majeur. Aux États-Unis par exemple, plusieurs États ont limité l’utilisation de critères ESG dans les fonds publics, considérant qu’ils introduisent une idéologie dans l’économie.

L’entreprise devient ainsi un terrain de confrontation idéologique entre visions du monde :

  • capitalisme financier pur vs. capitalisme responsable
  • intervention publique vs. souveraineté économique

Selon le World Economic Forum, la gouvernance des entreprises est désormais un facteur stratégique de stabilité dans un monde fragmenté.

On parle même de souveraineté organisationnelle : la capacité d’une organisation à rester cohérente et légitime dans un environnement instable.

Les critères ESG (environnement, social, gouvernance) sont devenus un facteur majeur d’investissement mondial, représentant plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars d’actifs gérés selon ces principes.

Pourquoi l’entreprise devient un espace démocratique clé

Plusieurs transformations structurelles expliquent ce phénomène :

  • Le temps de vie passé au travail : un individu passe en moyenne plus de temps au travail que dans toute autre institution sociale (hors famille), l’entreprise devient donc un lieu majeur de socialisation.
  • Le recul des institutions traditionnelles : partis politiques, syndicats, Églises, associations : leur influence relative diminue dans de nombreux pays.
  • La quête de sens des nouvelles générations : les études sur les jeunes actifs montrent des attentes fortes : utilité sociale, impact environnemental, participation aux décisions et cohérence éthique des dirigeants.

Ce phénomène est parfois appelé capitalisme des parties prenantes (stakeholder capitalism), une approche qui met l’accent sur la création de valeur pour toutes les parties prenantes d’une entreprise, au-delà des seuls actionnaires, en intégrant des considérations sociales et environnementales pour une rentabilité durable.

La démocratie peut-elle se reconstruire par les organisations ?

L’hypothèse centrale émerge : si la démocratie nationale se fragilise, la démocratie organisationnelle peut la renforcer.

L’entreprise devient alors :

  • un lieu d’apprentissage du débat
  • un espace de responsabilité collective
  • un laboratoire institutionnel

Cela ne signifie pas que l’entreprise remplace l’État, mais elle peut contribuer à reconstruire la confiance sociale.

L’entreprise de demain : cap sur l’entreprise délibérative

Dans un monde incertain, la performance économique seule ne suffit plus à garantir la légitimité d’une organisation.

La légitimité repose désormais sur la transparence, la participation, la cohérence des valeurs et la capacité à rendre des comptes.

Autrement dit, sur des principes profondément démocratiques. L’entreprise de demain ne sera pas seulement productive. Elle sera politique : un espace où l’on décide ensemble de ce qui compte. Et dans un XXIᵉ siècle instable, cela pourrait devenir l’un de ses rôles les plus essentiels.

Retour à la liste des articles

Quand l’intelligence artificielle rencontre la démocratie

On parle souvent de l’intelligence artificielle comme d’un danger majeur pour la démocratie. Fake news, désinformation automatisée, bulles informationnelles : les risques sont réels et largement documentés.

Mais une autre question mérite d’être posée. Si l’intelligence artificielle apparait comme un poison potentiel pour le débat public, peut-elle également en être un antidote ?

Car comme toute technologie de rupture, l’IA ne transforme pas seulement les risques. Elle transforme aussi les capacités collectives.

L’intelligence artificielle (IA) désigne un ensemble de technologies capables de réaliser des tâches associées à l’intelligence humaine : comprendre le langage, reconnaître des images, analyser des données, générer du contenu, prendre des décisions probabilistes.

Les systèmes récents dits d’IA générative peuvent produire des textes, des images, des vidéos et des voix synthétiques, avec un niveau de réalisme inédit.

Cette évolution crée un bouleversement démocratique majeur : la production d’information n’est plus limitée par les capacités humaines.

Le risque : la dissolution de la vérité

Toute démocratie repose sur une condition fondamentale : l’existence d’un minimum de réalité partagée.

Sans accord sur les faits de base, il devient impossible de débattre, de décider collectivement ou de construire des compromis. Or l’IA fragilise ce socle.

En 2024-2025, la désinformation générée par IA a franchi un cap : des campagnes politiques utilisant des contenus synthétiques ont été identifiées dans plusieurs élections majeures, confirmant que la manipulation informationnelle peut désormais être industrialisée à grande échelle.
L’industrialisation de la désinformation

L’IA permet aujourd’hui de produire à grande échelle :

  • des faux articles
  • des images manipulées
  • des vidéos politiques truquées (deepfakes)
  • des faux comptes automatisés

Le coût de production d’une campagne de manipulation chute brutalement. Des institutions comme l’Union européenne ou l’OCDE alertent sur le risque d’industrialisation de la désinformation à l’approche des cycles électoraux.

En 2024, année électorale historique, plusieurs rapports ont souligné l’utilisation croissante de contenus générés artificiellement dans l’écosystème informationnel mondial.

La crise du consensus

Le problème dépasse la simple manipulation, il touche à la notion de consensus démocratique. Le consensus ne signifie pas que tout le monde est d’accord. Il signifie qu’une société partage suffisamment de faits communs pour pouvoir débattre.

Lorsque chaque groupe vit dans une réalité informationnelle différente, la démocratie devient instable. Certains chercheurs parlent de crise épistémique : une crise de la connaissance collective.

L’opportunité : l’IA au service de l’intelligence collective

Mais la même technologie qui peut fragmenter la vérité peut aussi renforcer la capacité de compréhension collective, en favorisant l’intelligence collective.

L’intelligence collective désigne la capacité d’un groupe à produire des décisions ou des solutions supérieures à celles d’individus isolés, grâce :

  • à la diversité des points de vue
  • à la coopération
  • à la délibération

Historiquement, la limite de l’intelligence collective était logistique : trop d’informations, trop de participants, trop de complexité. L’IA change cette équation.

Synthétiser la complexité : un changement d’échelle démocratique

Aujourd’hui, des systèmes d’IA peuvent identifier les thèmes majeurs, détecter les convergences, cartographier les désaccords, résumer les arguments, le tout en quelques minutes.

Cela transforme radicalement la possibilité de participation citoyenne massive.

Des plateformes comme Polis ont déjà démontré qu’il est possible d’identifier des consensus inattendus dans de grands groupes grâce à l’analyse algorithmique des opinions.

Avec l’adoption de l’AI Act en mars 2024, l’Union européenne devient la première grande puissance à encadrer juridiquement l’intelligence artificielle, notamment pour limiter les risques pour les droits fondamentaux et les processus démocratiques.
Faciliter la délibération plutôt que le conflit

Un autre apport majeur concerne la qualité du débat. La démocratie ne dépend pas seulement du vote. Elle dépend aussi de la délibération, c’est-à-dire du processus par lequel les citoyens échangent des arguments, confrontent des idées et ajustent leurs positions.

Or les réseaux sociaux actuels favorisent souvent les contenus polarisants, les émotions fortes et la conflictualité, car leurs algorithmes sont optimisés pour capter l’attention des utilisateurs.

De nouvelles approches de Civic Tech (technologies civiques) explorent des modèles différents :

  • modération automatique des insultes
  • mise en avant des arguments constructifs
  • rapprochement des opinions compatibles
  • visualisation des points d’accord

L’algorithme devient alors un facilitateur de compréhension plutôt qu’un amplificateur de conflit.

Accessibilité : comprendre pour pouvoir décider

Une autre promesse démocratique de l’IA est l’accessibilité cognitive.

Les systèmes d’IA peuvent :

  • simplifier des textes juridiques complexes
  • traduire des documents administratifs
  • adapter le niveau de langage
  • répondre aux questions citoyennes

Cela réduit une inégalité fondamentale de la démocratie moderne : l’inégalité d’accès à la compréhension. Car voter sans comprendre est une participation limitée.

IA et pouvoir : une technologie politiquement neutre ?

Les plateformes de civic tech utilisent déjà des algorithmes pour modérer les débats, identifier les arguments constructifs et faire émerger des consensus, ouvrant la voie à des formes inédites de démocratie délibérative.

Il est tentant de considérer l’IA comme intrinsèquement dangereuse ou bénéfique. En réalité, elle est au départ politiquement neutre.

Son impact dépend de ses concepteurs, de ses objectifs, de ses règles d’usage et de son modèle économique.

Un algorithme optimisé pour maximiser l’attention pourra produire de la polarisation.

Un algorithme optimisé pour maximiser la compréhension pourra produire de la coopération.

Vers une « démocratie by design »

On peut parler de democracy by design : la conception volontaire de systèmes technologiques qui renforcent les principes démocratiques.

Cela implique :

  • une transparence des algorithmes,
  • une pluralité des données,
  • un contrôle humain,
  • de l’audit indépendant,
  • des objectifs alignés avec l’intérêt collectif.

Les innovateurs technologiques deviennent alors, en partie, des architectes institutionnels.

Une question de choix collectif

L’intelligence artificielle ne déterminera pas seule l’avenir de la démocratie. Elle amplifie les dynamiques existantes.

Elle peut fragmenter la réalité ou renforcer la compréhension collective, manipuler les opinions ou éclairer les décisions. L’enjeu est certes technologique, mais il est surtout politique et sociétal.

La question « Que va faire l’IA à la démocratie ? » devient plutôt « Que voulons-nous faire de l’IA pour la démocratie ?« .

Retour à la liste des articles

Serge Zaka au MoHo : adapter l’agriculture au changement climatique

Salle comble au MoHo pour la conférence de Serge Zaka, agroclimatologue et chasseur d’orages, venu décrypter les effets très concrets du changement climatique sur l’agriculture, les écosystèmes, les forêts et les territoires. Une intervention rigoureuse et accessible pour comprendre ce qui est déjà à l’œuvre, et ce qui s’annonce.

« On va parler du changement climatique et de son impact sur les écosystèmes, les agricultures et les forêts. »

Intervention de Serge Zaka au MoHo le 5 février 2026. @MoHo

Comprendre les liens entre climat et agriculture

Tout au long de sa conférence, Serge Zaka adopte une posture équilibrée : ni alarmiste, ni climatosceptique, mais donne une analyse rigoureuse des réalités climatiques.

« L’objectif, ce n’est pas de sortir déprimé. On va parler aussi d’impacts positifs du changement climatique. Mais je ne suis pas climatosceptique. Dans la science, chaque plante a ses gammes de température à respecter. »

Certains écosystèmes se développent avec la hausse des températures, certaines cultures progressent vers le nord, certains territoires voient apparaître de nouvelles opportunités agricoles. Mais cette réalité n’efface pas les vulnérabilités, notamment dans le sud de la France.

Pour Serge Zaka, l’enjeu est clair : l’adaptation est possible, mais elle ne repose pas uniquement sur les agriculteurs.

« Ce qui manque, ce n’est pas la volonté agricole. Ce qui manque, c’est une volonté politique, et surtout des moyens. »

Agrométéorologie, agroclimatologie : deux échelles, deux temporalités

Serge Zaka distingue deux niveaux d’analyse :

  • L’agrométéorologie, qui concerne la gestion quotidienne des aléas météo.
  • L’agroclimatologie, qui analyse les transformations structurelles à long terme.

« L’agrométéorologie, c’est l’impact de la météo sur l’agriculture. L’agroclimatologie, c’est l’impact du climat sur l’agriculture. Et là, on parle de quelque chose de plus complexe, qui ne fait pas intervenir que l’agriculteur, mais aussi le consommateur, le politique, le social. »

C’est à cette échelle que se posent les vraies questions de société :

« Est-ce qu’on aura toujours du beurre et du cidre en Normandie en 2100 ? Quelles adaptations pour le lin et le colza normands ? Est-ce que l’abricot ou la pêche arriveront par le sud d’ici la fin du siècle ? »

Le climat français en recomposition

L’agroclimatologue revient sur deux chocs récents majeurs.

2021 : le gel tardif

« Ce n’est pas le gel le problème. C’est la douceur de mars qui a réveillé les végétaux trop tôt. »

Une floraison précoce, suivie d’une vague de froid, provoque la « plus grande catastrophe agricole nationale », avec 2 milliards d’euros de perte de rendement.

2022 : canicules et sécheresse

Trois canicules, une sécheresse majeure, une année record de chaleur, des pertes énormes de rendement : « Le maïs : -54 % dans le sud de la France. Le blé : jusqu’à -17 %. »

Les cultures d’été sont les plus touchées, car exposées en plein cœur des périodes caniculaires.

« Comme le climat continue de se réchauffer, l’année caniculaire de 2022 va devenir une année normale dans le scénario plutôt faible de réchauffement du GIEC, donc dans les années 2050 ». @MoHo

Serge Zaka insiste sur un point clé : le changement climatique n’est pas uniforme.

« À Caen, on est à +1 % de pluie environ. Mais ça ne veut pas dire moins de sécheresse. Il fait plus chaud, donc l’eau s’évapore plus vite. »

Les caractéristiques des saisons d’intensifient, avec plus de pluie en hiver et moins de pluie en été, impliquant des adaptations différentes selon les cultures, les territoires et les cycles agricoles.

Le déplacement des cultures et des paysages

Les cartes agricoles françaises sont déjà en train de changer :

  • La vigne remonte vers la Normandie, la Bretagne, le Nord.
  • Le maïs progresse vers le nord.
  • Le colza et le blé restent présents mais se déplacent.
  • L’abricot Bergeron remonte vers le Bassin parisien.
  • Le pois chiche pourrait apparaître dans les plaines de Caen.

« Le plus compliqué, ce n’est pas de planter. Le plus dur, c’est de consommer. »

Créer une filière, c’est transformer les habitudes alimentaires, les circuits logistiques, les industries agroalimentaires, les cahiers des charges, les AOC.

Les forêts en souffrance

La même logique s’applique aux écosystèmes forestiers.

« Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la surface forestière, c’est leur santé. »

Plus de 9 % des forêts françaises sont en dépérissement.

« Le problème, ce n’est pas le réchauffement en soi, c’est sa vitesse. »

Les arbres n’ont pas le temps de migrer naturellement. D’où l’émergence du concept de migration assistée, qui pose de lourds enjeux écologiques.

« A Caen, on aura des paysages qui ressembleront à la Baule ». @MoHo

Agriculture, géopolitique et sécurité alimentaire

Serge Zaka relie climat et géopolitique.

« Le pays qui détient la production mondiale du blé a une place en géopolitique. »

Les bassins de production du blé se déplacent vers l’Europe du Nord-Est.

« Il y a 15 ans, la Russie importait du blé. Aujourd’hui, ce sont les premiers exportateurs mondiaux. »

Le prix du blé devient un facteur de stabilité politique : « La stabilité politique des pays dépend du prix du pain. »

S’adapter, mais pas sans transformation systémique

Pour Serge Zaka, il n’existe pas une solution unique.

« Les méga-bassines sont un pansement. Derrière, il faut une symbiose de solutions. »

Sol vivant, haies, arbres dans les parcelles, génétique végétale, irrigation intelligente, diversification des cultures.

« 50 % de la solution, c’est le sol. »

Mais l’adaptation ne peut pas tout : « On ne peut pas adapter l’agriculture à 50 degrés. La seule vraie solution, c’est de réduire les gaz à effet de serre. »

Repenser le métier d’agriculteur

Le message final est profondément politique.

« Le métier d’agriculteur ne sera plus seulement de produire à manger. Il va devenir un métier de gestionnaire du paysage. »

Production alimentaire, énergie verte, gestion des écosystèmes, régulation de l’eau, biodiversité, stockage du carbone.

« Il faut que ces services soient intégrés dans les prix, dans les politiques publiques, dans les modèles économiques. »

Quels systèmes agricoles dans un monde en transformation ?

La conférence de Serge Zaka au MoHo n’a pas seulement apporté des données et des projections. Elle a offert une lecture systémique du monde agricole face au climat : scientifique, territoriale, sociale, économique, politique.

Elle rappelle une chose essentielle :

« Le changement climatique ne transforme pas seulement le climat. Il transforme nos paysages, nos cultures, nos économies, nos métiers, nos équilibres géopolitiques et nos modèles de société. »

Et pose une question centrale pour les années à venir : comment construire des systèmes agricoles capables de nourrir, de préserver le vivant, et de rester viables dans un monde en transformation rapide ?

Salle comble au MoHo pour la conférence de Serge Zaka autour du thème : comment produire, consommer et s’adapter dans un climat qui change différemment selon les territoires ? @MoHo

Article issu de la conférence de Serge Zaka au MoHo, retranscription éditorialisée à partir de ses propos.

Retour à la liste des articles

Le Human Adaptation Institute : l’adaptation climatique au cœur de l’Humain

Alors que le climat change à grande vitesse, comprendre comment les humains s’adaptent devient un enjeu central pour nos sociétés et nos territoires.

Comprendre et expérimenter l’adaptation humaine

Face aux changements climatiques, s’adapter ne se résume pas aux infrastructures ou aux politiques publiques : il s’agit aussi de comprendre comment l’humain, individuellement et collectivement, apprend à vivre dans un monde transformé. C’est cette approche que développe le Human Adaptation Institute (HAI), fondé par l’explorateur‑chercheur Christian Clot.

Depuis plus de 30 ans, Clot combine exploration scientifique et études sur le comportement humain, en observant la cognition, la physiologie et la coopération dans des environnements extrêmes : déserts, zones polaires, forêts primaires. Ces expéditions servent de laboratoires à ciel ouvert pour comprendre comment nous nous ajustons aux conditions inédites.

Climate Sense : une expérience immersive pour comprendre le climat de demain

La chambre climatique mobile Climate Sense est une installation unique conçue par Christian Clot et le Human Adaptation Institute pour faire ressentir ce que pourrait être la vie quotidienne dans un climat fortement réchauffé. Concrètement, il s’agit d’une chambre hermétique mobile installée dans un camion ou un module itinérant, capable de reproduire des conditions de chaleur extrême jusqu’à +50 °C à l’ombre, une température que certaines régions du monde connaissent déjà et que l’on pourrait voir plus fréquemment en Europe d’ici le milieu du siècle si le réchauffement se poursuit.

L’expérience se déroule généralement sur une période d’environ 30 minutes pendant lesquelles les participants sont invités à réaliser des activités de la vie quotidienne (marcher sur un tapis, faire du vélo, résoudre des tâches cognitives ou des jeux d’adresse…) dans un environnement chauffé à 50 °C.

Dans certaines villes européennes, les températures estivales peuvent dépasser 40 °C, accentuant le besoin d’adaptation des habitants et des infrastructures.

Climate Sense se déplace dans des villes, des territoires, des événements publics, des écoles ou des entreprises, avec l’objectif d’impliquer le grand public, mais aussi les décideurs, les élus et les professionnels, dans une expérience concrète de ce que peut signifier un climat radicalement changé. Au‑delà de la sensation physique, l’approche mise sur l’émotion sensorielle : l’idée est que ressentir les conditions extrêmes déclenche une prise de conscience plus profonde que de simples données ou exposés et encourage des décisions et des comportements nouveaux pour limiter les impacts du réchauffement et renforcer la résilience.

Interventions concrètes sur les territoires

Le HAI ne se limite pas aux expériences scientifiques : il accompagne également les territoires et organisations dans la mise en œuvre concrète de stratégies d’adaptation humaine. Parmi les actions :

  • Ateliers immersifs pour les équipes municipales ou les entreprises.
  • Conseils sur la transformation des pratiques et comportements face au changement climatique.
  • Programmes pédagogiques pour sensibiliser les citoyens, les étudiants et les professionnels.
  • Déploiement de solutions adaptées aux territoires, intégrant cognition, coopération et santé.

Ainsi, l’adaptation devient à la fois individuelle et collective, liant sciences, formation et action concrète.

Une approche globale de l’adaptation

Le travail du Human Adaptation Institute illustre que l’adaptation au changement climatique n’est pas qu’une affaire d’infrastructures, mais de capacités humaines. Comprendre comment les individus et les groupes s’ajustent dans des conditions extrêmes permet de :

  • Mieux préparer les collectivités et organisations.
  • Développer des pratiques résilientes et adaptées aux nouveaux enjeux.
  • Renforcer la coopération et la cohésion dans des situations inédites.

En combinant science, exploration et action sur le terrain, le HAI montre que la clé de l’adaptation réside autant dans l’humain que dans les territoires eux-mêmes.

Retour à la liste des articles

Le GIEC normand : comprendre le climat pour agir localement

Le GIEC, ou Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, est l’autorité scientifique mondiale sur le changement climatique. Créé en 1988 par l’ONU, il rassemble des centaines de chercheurs à travers le monde pour analyser, synthétiser et rendre accessibles les connaissances scientifiques sur le climat, ses causes et ses impacts. Ses rapports rigoureux servent de référence aux décideurs politiques internationaux et orientent les actions face aux défis du réchauffement planétaire.

Pour répondre aux besoins spécifiques des territoires et aider les acteurs locaux à anticiper et s’adapter aux impacts du climat, plusieurs régions ont créé leurs propres déclinaisons du GIEC. C’est le cas de la Région Normandie, qui a lancé en 2019 le GIEC normand, un groupe d’experts réunissant scientifiques et spécialistes régionaux.

En Normandie, la montée des eaux, l’érosion et les tempêtes rendent les territoires côtiers vulnérables aux impacts du changement climatique.

Qu’est-ce que le GIEC normand ?

Le GIEC normand est une initiative scientifique régionale lancée en décembre 2019 par la Région Normandie. Son objectif principal est de traduire les projections globales du changement climatique et les synthèses scientifiques internationales pour les adapter au territoire normand, afin de mieux comprendre les impacts à l’horizon 2050-2100 et d’aider les acteurs, collectivités et citoyens à s’y préparer.

Il réunit une trentaine d’experts : climatologues, géographes, hydrologues, biologistes, psychologues, économistes, juristes, sociologues…. Ces derniers sont issus majoritairement des universités normandes (Caen, Rouen, Le Havre) et de structures scientifiques locales.

Ses missions : éclairer, sensibiliser, accompagner

Le GIEC normand a plusieurs missions clés :

  • Régionaliser les connaissances climatiques en adaptant les projections globales aux spécificités normandes.
  • Synthétiser et diffuser les travaux scientifiques locaux pour un large public : décideurs, chercheurs, collectivités et citoyens.
  • Mettre en lumière les impacts potentiels du changement climatique sur la région : qualité de l’eau, biodiversité, santé, agriculture, systèmes côtiers, etc.
  • Identifier les lacunes de connaissances et proposer des pistes d’action.
  • Informer et sensibiliser les acteurs pour favoriser l’adaptation et l’atténuation du changement climatique à l’échelle régionale.
Les travaux du GIEC normand fournissent aux décideurs les clés pour orienter des politiques d’adaptation efficaces.

Les travaux et les thématiques abordées

Les travaux du GIEC normand sont organisés en phases et thématiques, chacune donnant lieu à des documents de synthèse et ultra-synthèses disponibles publiquement.

Phase 1 (2020–2022)

La première phase a couvert neuf grandes thématiques régionales, telles que :

  • Changements climatiques et aléas météorologiques
  • Qualité de l’air
  • Eau (qualité, disponibilité, risques)
  • Biodiversité marine et terrestre
  • Sols, agronomie et agriculture
  • Pêche et conchyliculture
  • Territoires urbains, périurbains, ruraux
  • Systèmes côtiers et risques naturels
  • Santé (pollution, maladies émergentes)
Phase 2 (2023–2024)

Pour enrichir la connaissance du changement climatique en Normandie, le GIEC a lancé des nouveaux axes thématiques :

  • Psychologie : comprendre comment les Normands perçoivent le changement climatique et quels sont les blocages au passage à l’action.
  • Sociologie : analyser les dynamiques sociales face à cette transition climatique.
  • Économie : évaluer les impacts économiques du climat sur les activités et secteurs régionaux.
  • Droit : quelles évolutions juridiques face au changement climatique ?
  • Haies et bocages : rôle des paysages agricoles dans l’adaptation climatique.
  • Mise à jour des connaissances climatiques, notamment avec l’intégration des phénomènes d’îlots de chaleur urbains.

Des exemples concrets de résultats

Les synthèses du GIEC normand sont riches de données et d’analyses prêtes à être exploitées partout ailleurs :

  • Agriculture et climat : un rapport de travail détaille comment le changement climatique influence l’érosion des sols, la productivité agricole, et propose des stratégies d’adaptation et d’atténuation adaptées aux systèmes agricoles normands.
  • Psychologie du changement climatique : les travaux montrent les blocages psychologiques à l’engagement en faveur du climat et proposent des approches pour faciliter l’action collective.
Le rapport du GIEC normand sur la psychologie explore comment le climat influence perceptions, comportements et engagement des citoyens.

Au-delà des synthèses : impacts territoriaux et actions

Les travaux du GIEC normand ne se limitent pas à produire des rapports : ils alimentent des stratégies, des politiques régionales et des actions concrètes. Par exemple :

  • La Région Normandie a adopté un plan d’actions climatique avec près de 34 initiatives répondant aux constats des experts.
  • Des dispositifs comme “L’eau demain en Normandie” accompagnent les territoires dans l’adaptation à la gestion de l’eau face au changement climatique.
  • Des appels à projets soutiennent les associations qui valorisent ces travaux auprès du public et des acteurs locaux.

Ainsi, en reliant science, territoire et action publique, le GIEC normand joue un rôle clé pour transformer la connaissance du climat en actions concrètes pour la Normandie : il démocratise l’expertise, soutient les décideurs, inspire les politiques territoriales et interpelle les citoyens sur les défis à venir.

Pour en savoir plus sur le GIEC normand et découvrir ses travaux, cliquez ici.

Retour à la liste des articles

Quelle trajectoire pour la France face au changement climatique ?

Face à l’intensification du changement climatique, la France a entamé depuis plusieurs années une transformation de sa politique environnementale, passant de la seule réduction des émissions de gaz à effet de serre à une intégration systématique de l’adaptation au climat futur, c’est-à-dire la capacité à anticiper et à réduire les impacts d’un climat déjà en transformation et qui continuera de changer au XXIᵉ siècle.

Une trajectoire scientifique partagée : la TRACC

Pour que tous les acteurs de la société (collectivités, administrations, entreprises, citoyens…) puissent s’accorder sur le « climat futur » à prendre en compte, la France s’est dotée d’une Trajectoire de Réchauffement de Référence pour l’Adaptation au Changement Climatique (TRACC). Elle répond à une question fondamentale : à quel climat devons-nous nous préparer ?

La transformation du climat redessine les conditions de vie, de production et d’habitat.

La TRACC repose sur les projections du GIEC international et constitue une hypothèse de travail partagée :

  • environ +2 °C déjà en 2030,
  • +2,7 °C en 2050,
  • et jusqu’à +4 °C d’ici 2100 en moyenne sur le territoire métropolitain, par rapport à l’ère pré-industrielle.

Ce scénario n’est pas un pronostic figé : il reflète les projections les plus plausibles à partir des politiques climatiques actuelles et des engagements nationaux et internationaux. Cette trajectoire devient désormais le référentiel national sur lequel sont fondées les stratégies d’adaptation, évitant ainsi une mosaïque d’hypothèses locales divergentes et donnant aux pouvoirs publics un cadre

Le 3ᵉ Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3)

Publié en mars 2025, le troisième Plan National d’Adaptation au Changement Climatique (PNACC-3) donne corps à cette trajectoire en proposant un ensemble de mesures concrètes d’ici 2030 pour préparer le pays à ces niveaux de réchauffement annoncés.

Ce plan repose sur plusieurs axes stratégiques complémentaires :

  • protéger la population face aux aléas climatiques (canicules, inondations, vagues de chaleur, etc.),
  • renforcer la résilience des territoires, des infrastructures et des services essentiels,
  • adapter les activités humaines, notamment l’agriculture, l’énergie, l’économie,
  • préserver le patrimoine naturel et culturel,
  • mobiliser la société (citoyens, entreprises, collectivités…) pour réussir cette transition.

Ce plan s’appuie sur des diagnostics scientifiques robustes et une large consultation (collectivités, associations, experts), renforçant l’idée que l’adaptation doit être à la fois scientifiquement guidée, socialement acceptée et opérationnellement planifiée.

La France à l’horizon 2100 : penser le territoire dans un climat en mutation

Le changement climatique modifie la carte agricole et certaines cultures traditionnellement méridionales remontent progressivement vers le nord de la France.

Le scénario retenu (jusqu’à +4 °C en 2100) change profondément notre manière de penser l’aménagement, l’économie, l’agriculture et la protection des populations. Par exemple :

  • des canicules plus fréquentes et intenses et des « nuits tropicales » banalisées,
  • une augmentation des sécheresses prolongées et des feux de forêt,
  • des pluies extrêmes et des inondations localisées plus violentes,
  • et une pression accrue sur l’eau, l’agriculture, la santé et la biodiversité.

Ces perspectives ne sont pas fatalistes : elles sont le point de départ d’actions d’adaptation, bien plus efficaces lorsqu’elles sont anticipées que lorsqu’elles sont subies.

Du national au local : territorialiser l’adaptation

L’un des enjeux majeurs du PNACC et de la TRACC est de permettre aux territoires d’intégrer ces données scientifiques dans leurs politiques locales. Cela se traduit par des outils de planification (PCAET, CRTE), des ressources d’aide à l’adaptation, des retours d’expérience et des outils d’aide à la décision mis à disposition sur adaptation-changement-climatique.gouv.fr.

Les territoires disposent ainsi d’un cadre partagé, la TRACC, pour anticiper le climat futur tout en adaptant leurs politiques d’urbanisme, d’eau, d’agriculture ou de santé.

Zoom : quelle trajectoire pour la Normandie ?

La région Normandie s’est elle aussi engagée dans cette dynamique d’anticipation scientifique et d’adaptation territoriale, notamment à travers le GIEC normand. Ce groupe d’experts réunissant chercheurs, spécialistes et scientifiques normands vise à adapter les connaissances climatiques et leurs impacts aux réalités du territoire régional.

Les territoires côtiers font partie des zones les plus vulnérables face aux évolutions climatiques, en raison de l’érosion du littoral, de la montée du niveau de la mer et de l’intensification des tempêtes.

Les travaux du GIEC normand couvrent des thématiques clés comme :

  • l’eau (qualité, disponibilité, risques naturels),
  • la biodiversité marine et terrestre,
  • les sols, l’agronomie et l’agriculture,
  • la qualité de l’air,
  • les systèmes côtiers,
  • la santé publique,
  • et les risques liés aux aléas météorologiques.

Ces synthèses ont permis à la Région de définir un Plan d’actions climat fondé sur les constats scientifiques du GIEC normand, visant à renforcer la résilience collective et à accompagner l’adaptation locale sur l’ensemble du territoire normand.

Des initiatives comme l’Appel à Manifestation d’Intérêt « Territoires et climat » ou des dispositifs d’accompagnement des collectivités illustrent cette volonté d’imbriquer l’échelle locale dans la trajectoire nationale d’adaptation.

La science se met également au service de l’adaptation au changement climatique, notamment avec le Human Adaptation Institute fondé par Christian Clot. Découvrez notre article à ce sujet ici.

Ainsi, la politique d’adaptation au changement climatique en France s’appuie désormais sur une trajectoire partagée pour tous les territoires, un plan national d’adaptation structuré et des groupes d’experts régionaux comme le GIEC normand pour traduire les enjeux globaux à l’échelle locale.

Pour en savoir plus sur l’adaptation climatique au niveau mondial, cliquez ici.

Retour à la liste des articles

L’adaptation au changement climatique : le monde en mouvement

Dans un monde qui pourrait se réchauffer de 2,7 °C d’ici 2050, adapter nos territoires et nos modes de vie est une nécessité (Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique – TRACC, Ministère de la Transition écologique, 2023).


Alors que les vagues de chaleur se multiplient, que certaines régions connaissent des sécheresses inédites et que les littoraux subissent une érosion accélérée, l’adaptation désigne l’ensemble des mesures mises en place pour réduire la vulnérabilité des sociétés et des territoires aux impacts du climat. Il s’agit de repenser l’urbanisme, l’agriculture, la gestion de l’eau, les infrastructures et nos modes de vie pour faire face à un monde déjà transformé.

Face aux épisodes de sécheresse, territoires et agriculteurs expérimentent de nouvelles pratiques résilientes.

En France : adaptation intégrée dans la loi et planification nationale

La France a franchi une étape majeure en inscrivant la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation dans le code de l’environnement par décret le 23 janvier 2026. Cette trajectoire, construite à partir des données du GIEC (6ᵉ Rapport d’évaluation, groupe I, science du climat, 2021), sert de référence pour les politiques d’adaptation : elle prévoit des scénarios de +2 °C à +2,7 °C d’ici 2050 et jusqu’à +4 °C en moyenne d’ici la fin du siècle si les émissions continuent sur leur trajectoire actuelle, et devient un cadre indispensable pour guider durablement l’action publique.

Cette trajectoire structure le 3e Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3), publié le 10 mars 2025. Avec 52 mesures et plus de 200 actions concrètes à court, moyen et long terme, ce plan vise à protéger les populations, renforcer la résilience des territoires et intégrer l’adaptation dans toutes les politiques publiques (gestion de l’eau, urbanisme, santé, agriculture, etc.).

Mais sur le terrain, l’intégration varie selon les niveaux d’action : certaines collectivités ont déjà commencé à repenser leurs plans d’aménagement pour tenir compte des projections climatiques, mais beaucoup manquent de ressources pour mettre en œuvre pleinement les mesures.

Au Marais Poitevin (Nouvelle‑Aquitaine), la restauration des zones humides aide à stocker l’eau et à adapter les paysages au changement climatique.

Un financement à l’échelle internationale

Au niveau mondial, la COP30, tenue à Belém en novembre 2025, a aussi servi de plate-forme pour réaffirmer et renforcer le financement de l’adaptation :

  • Des pays européens ont annoncé des engagements pour alimenter le Adaptation Fund, avec des promesses totalisant environ 135 millions de dollars pour soutenir les communautés vulnérables.
  • Plusieurs banques multilatérales de développement ont promis de mobiliser jusqu’à 185 milliards de dollars d’ici 2030 pour l’atténuation et l’adaptation dans les pays à faible et moyen revenu, une enveloppe majeure pour accélérer des actions concrètes de résilience.

La France, en amont de la COP30, a confirmé son rôle financier dans le soutien mondial à l’adaptation : en 2024, elle a mobilisé 7,2 milliards d’euros pour l’action climatique dans les pays en développement, dont 3 milliards spécifiquement dédiés à l’adaptation, un montant en hausse par rapport aux années précédentes.

Enjeux géopolitiques & défis

La COP30 a mis en lumière des tensions politiques persistantes sur l’adaptation. Les pays en développement ont rappelé qu’ils émettent moins de 1 % des gaz à effet de serre mondiaux, mais souffrent disproportionnellement des impacts et réclament des financements plus importants pour l’adaptation, une demande encore débattue au sein des négociations internationales.

Le continent européen est l’un des plus rapides à se réchauffer, avec des risques accrus pour l’énergie, l’eau, la nourriture et la santé. Malgré l’urgence des impacts en Europe, les stratégies nationales peinent parfois à traduire l’ambition en actions concrètes rapidement déployées.

L’adaptation en action dans le monde

L’adaptation ne se limite plus aux discours politiques : des projets concrets émergent partout dans le monde.

Dans l’Etat insulaire de Tuvalu dans le Pacifique, particulièrement exposé à la montée du niveau de la mer, a mené un programme d’adaptation côtière depuis 2017 en collaboration avec le Fonds vert pour le climat et le PNUD, renforçant les défenses naturelles et la résilience des communautés.

Dans le Pacifique, des politiques de restauration des mangroves sont menées pour protéger les communautés insulaires des inondations et tempêtes.

Au Malawi en Afrique australe, des projets de restauration de bassins versants et d’irrigation solaire financés à hauteur de dizaines de millions de dollars améliorent la sécurité alimentaire et la résilience de centaines de milliers de personnes face aux sécheresses.

En Suède, Danemark et Pays-Bas, des politiques de gestion des eaux pluviales, renaturation des zones humides et infrastructures vertes sont déjà intégrées dans les plans urbains pour faire face aux risques d’inondation en ville (plusieurs villes nord-européennes rapportent des programmes pilotes très avancés).

Des jugements récents montrent aussi l’évolution du droit climatique : aux Caraïbes, un tribunal des Pays-Bas a statué que le gouvernement avait discriminé l’adaptation climatique des habitants de Bonaire, ordonnant une réponse étatique plus ambitieuse, et envoyant un signal fort sur la justice climatique et les obligations d’adaptation.

Ainsi, l’adaptation au changement climatique est désormais une priorité mondiale, mais sa mise en œuvre reste inégale. Face à des impacts qui se font déjà sentir, l’adaptation n’est plus seulement une question technique : elle devient un projet collectif, politique et social. Préparer nos territoires, protéger les plus vulnérables et repenser nos modes de vie, c’est autant un défi qu’une opportunité de transformer nos sociétés pour qu’elles soient résilientes, durables et solidaires.

Pour en savoir plus l’adaptation au changement climatique en France, cliquez ici.

Retour à la liste des articles

La low-tech pour construire un monde désirable avec Corentin de Chatelperron

© MoHo

Dans le cadre des Rencontres Architectures et Territoires organisées par l’Ordre des Architectes de Normandie, MoHo a eu le plaisir d’accueillir le jeudi 13 novembre 2025 Corentin de Chatelperron, ingénieur, explorateur et fondateur du Low-Tech Lab, pour une soirée exceptionnelle autour des innovations simples, utiles et durables qui questionnent notre manière d’habiter la planète.

Durant cette soirée, Corentin a partagé son parcours d’explorateur et d’ingénieur, ses expéditions à bord du Nomade des Mers, ainsi que la genèse de la Biosphère Urbaine, un projet innovant qui combine technologies accessibles, vivant et résilience pour repenser notre manière d’habiter la planète. Retour sur une conférence captivante qui encourage à imaginer un futur plus sobre et désirable.

Cet événement s’est inscrit dans le cadre de l’Action Territoriale 2025 “Ménager un monde vivant”, coorganisée par Ordre des Architectes de Normandie, le MoHo, le Réseau Low-Tech Normandie, Le Dôme – Centre de sciences Caen Normandie et POPSU – Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines, Ville de Caen, et le laboratoire CERREV (Université de Caen Normandie).

La low-tech : penser mieux avec moins

Derrière le concept de low-tech se cache une idée simple mais puissante : utiliser l’ingéniosité humaine pour répondre aux besoins essentiels avec des moyens accessibles, durables et adaptés à notre environnement. La low-tech n’est pas seulement une question de technique, mais aussi de démocratie et de lien social, invitant chacun à réapprendre à interagir avec son milieu et à repenser sa consommation.

© MoHo

L’ingéniosité des contraites : le parcours de Corentin de Chatelperron

Ingénieur diplômé de l’ICAM à Nantes, Corentin de Chatelperron a débuté sa carrière au Bangladesh sur des chantiers navals, où il découvre comment les contraintes créent de l’ingéniosité. Confronté aux impacts environnementaux des industries locales, il comprend qu’il est possible de faire mieux avec moins et que cette démarche n’est pas enseignée dans les écoles d’ingénieurs classiques.

Il définit la low-tech comme toute technologie ou savoir-faire qui répond à trois critères : utile, accessible et durable. Son objectif : trouver ces solutions dans le monde entier et les partager librement.

Le Low-Tech Lab et le voyage autour du monde

Pour concrétiser cette vision, Corentin crée le Low-Tech Lab, dont le premier projet a été la transformation d’un catamaran en laboratoire flottant. Pendant six ans, l’équipe parcourt le monde, rencontre des communautés, documente et teste des solutions low-tech, de l’aquaponie aux systèmes de compostage innovants, en passant par des synergies avec d’autres espèces vivantes.

Chaque expérimentation montre que s’associer au vivant permet souvent de remplacer des machines ou des processus complexes, et d’atteindre des modes de vie plus résilients.

De l’expédition à l’habitat-écosystème

Fasciné par les expériences de biosphères fermées, Corentin a voulu créer une version low-tech et accessible, capable de fonctionner dans des environnements hostiles. Avec l’ingénieure Caroline Pultz, ils ont testé un écosystème de 60 m² dans un désert, combinant plantes, champignons, insectes et systèmes low-tech pour gérer eau, énergie et déchets.

Cette expérience a montré qu’en comptant sur le vivant et sur des technologies simples, on peut concevoir un habitat sobre, autonome et désirable. Elle a aussi permis de mesurer l’importance de l’empathie inter-espèces et des cycles naturels pour repenser notre rapport au monde.

© MoHo

La Biosphère Urbaine : expérimenter en ville

La Biosphère Urbaine est le fruit d’années d’expérimentations et de voyages autour du monde menés par Corentin de Chatelperron et son équipe.

Après avoir testé différentes innovations low-tech dans des contextes extrêmes, Corentin de Chatelperron et Caroline Pultz se sont installés pendant quatre mois dans un appartement de 26 m² à Boulogne-Billancourt, transformé en véritable habitat-écosystème.

L’objectif était de mettre en pratique toutes les solutions développées et documentées au cours des années : gestion minimale de l’énergie et de l’eau, recyclage des déchets, production alimentaire locale et durable, et association avec des espèces vivantes pour créer des synergies naturelles. Chaque détail, de la douche champignonnière à la cocotte vapeur des repas, a été pensé pour tester des modes de vie sobres, résilients et désirables.

La biosphère en chiffres :

  • Durée de l’expérience : 4 mois
  • Lieu d’expérimentation : appartement de 26m2 à Boulogne-Billancourt
  • Consommation d’eau divisée par 12
  • Seule source d’énergie : 4m2 de panneaux solaires
  • Consommation d’énergie divisée par 15
  • 10 min par jour d’entretien en moyenne
  • 1kg de pleurotes produites par semaine

Aujourd’hui, l’expérience se prolonge au MoHo, où l’exposition Biosphère Urbaine invite le public à découvrir ces systèmes et pratiques en immersion. Les visiteurs peuvent explorer chaque module de l’appartement-écosystème, comprendre le fonctionnement des innovations low-tech, et s’inspirer de ces solutions pour repenser leur quotidien et l’habitat urbain de demain.

© MoHo

L’exposition est au MoHo jusqu’au 5 janvier 2026 (entrée libre et gratuite).

Cette exposition s’inscrit dans le cadre de l’Action Territoriale 2025 “Ménager un monde vivant”, coorganisée par Ordre des Architectes de Normandie, le MoHo, le réseau Low-Tech Normandie, Le Dôme – Centre de sciences Caen Normandie et POPSU – Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines, Ville de Caen, et le laboratoire CERREV (Université de Caen Normandie).

Sciences participatives et engagement citoyen

Cette expérimentation a permis de mesurer concrètement l’impact de ces innovations sur l’empreinte écologique, la santé, et le bien-être quotidien, tout en impliquant des experts et le grand public à travers des missions de sciences participatives, volet clé de la Biosphère Urbaine.

Les habitants et le grand public sont invités à tester des solutions low-tech, expérimenter des missions concrètes et partager leurs retours. En 2024, plus de 800 missions ont été réalisées par des participants volontaires, encadrés par des experts.

Cette approche montre que changer nos modes de vie collectivement est possible lorsque l’on combine innovation, éducation et engagement citoyen.

Changer les imaginaires : vers un futur désirable

Au-delà des techniques et des systèmes, Corentin insiste sur la nécessité de changer notre imaginaire du futur. Les villes de demain doivent être pensées comme des lieux sobres, durables et agréables à vivre, où le lien social et la coopération avec le vivant sont au cœur de la conception.

L’expérience montre qu’un futur désirable peut se construire aujourd’hui, à condition d’allier créativité, partage des savoirs et pratiques accessibles.

Retour à la liste des articles

Habiter léger et cultiver le vivre-ensemble

En France comme ailleurs, l’habitat est devenu un enjeu majeur de transition. Entre crise du logement, envolée des prix de l’immobilier et facture énergétique toujours plus lourde, nos maisons et appartements sont à la fois nos lieux de vie et des sources de contraintes économiques et écologiques.

L’énergie utilisée pour faire fonctionner nos bâtiments représente près de la moitié de la consommation totale d’énergie en France, dont les deux tiers pour le secteur résidentiel (ADEME, juin 2025). À l’échelle mondiale, les bâtiments contribuent à environ 40 % des émissions de CO₂ liées à l’énergie, construction comprise (Rapport sur la situation mondiale des bâtiments et de la construction en 2020, ONU, 2021).

Dans ce contexte, la sobriété ne se limite pas à moins chauffer les habitations : elle invite à repenser la manière dont nous habitons, partageons l’espace et organisons nos logements, pour concilier confort, liberté et impact environnemental réduit.

Habitats légers : repenser le logement face aux défis actuels

Les tiny houses, yourtes ou maisons containers connaissent un engouement croissant, notamment chez les jeunes générations confrontées à l’inaccessibilité du logement. La vente de tiny houses connait une hausse importante en France, en partie parce qu’elles répondent à une double contrainte en étant moins chères qu’une maison traditionnelle, et plus sobres. Généralement construites en bois, isolées selon les normes récentes (RE2020), elles consomment très peu d’énergie et limitent drastiquement l’empreinte carbone.

L’objectif des tiny houses est d’offrir un habitat compact et modulable, transportable sur une remorque pour plus de liberté et de flexibilité.

Des associations comme Hameaux Légers militent pour que les habitats légers soient reconnus dans les PLU (Plans Locaux d’Urbanisme), afin qu’elles puissent s’implanter légalement et collectivement.

L’habitat léger ne se résume pas à un objectif minimaliste. Derrière, il y a une philosophie d’autonomie : moins de mètres carrés donc moins d’objets, un habitat mobile ou démontable donc plus de liberté.

Le Hameau Léger du Placis en Bretagne repose sur des habitats réversibles, modulables et construits avec des matériaux à faible impact. Une autre particularité réside dans le fait que le terrain et le logement sont séparés, ce qui permet d’accéder à un logement à moindre coût sans avoir à acheter le terrain. Au-delà de la question économique, le hameau promeut une vision collective de l’habitat : mutualisation d’espaces et services, ancrage dans le territoire, et partage de valeurs. Habiter dans ce type de logement ne se résume pas à une réduction de la surface habitable, mais à une autre façon de vivre, plus légère, plus libre et plus responsable.

Construire sobrement : matériaux biosourcés et low-tech

Depuis quelques années, des architectes et collectifs ont exploré des façons de construire plus économes en énergie et en ressources, en privilégiant des matériaux locaux et biosourcés (bois, terre crue, paille, chanvre) et des solutions low-tech ou bioclimatiques, plutôt que des constructions énergivores en béton et verre. Des architectes comme Philippe Madec, Dominique Gauzin-Müller ou Alain Bornarel (avec le Mouvement pour une Frugalité heureuse et créative) ont contribué à formaliser ces approches et à sensibiliser la profession aux bénéfices d’une architecture plus simple, intégrée à son environnement et moins coûteuse en énergie.

Redéfinir le confort

Dans un reportage de Kaizen Magazine (avril 2025), des habitants de tiny houses, yourtes et habitats partagés racontent leur quotidien. Tous soulignent que moins d’espace et moins d’objets ne signifient pas moins de confort : au contraire, ils gagnent en liberté, en temps, en liens sociaux et en contact avec la nature. Le confort se mesure désormais à la qualité de vie et au sens que l’on donne à son habitat, plutôt qu’à la taille ou au luxe du logement. Les récits mettent en lumière un élément clé : la sobriété ne signifie pas une perte de confort, mais une redéfinition de celui-ci.

La yourte est un autre exemple d’habitat léger, d’origine nomade, alliant simplicité, modularité et proximité avec la nature. 

Habitat léger et sobriété : un projet pilote en Bretagne

En 2022, le Cerema a étudié un hameau léger expérimental à Commana, en Bretagne, composé de 7 habitats réversibles de 15 à 25 m² chacun. L’évaluation montre que ces petits logements émettent deux fois moins de CO₂ sur leur cycle de vie que des maisons classiques, tout en maintenant un niveau de confort thermique satisfaisant grâce à des solutions simples comme la ventilation naturelle, l’occultation ou l’ombrage. La consommation énergétique des prototypes reste faible, autour de 75 kWh/m²/an, soit moins de 350 € par an pour le chauffage. Cette expérience illustre concrètement comment des formes d’habitat compactes, modulables et écologiques peuvent contribuer à réduire l’empreinte carbone du logement tout en offrant un confort adapté aux besoins des habitants.

Habiter ensemble : coliving et mutualisation

La sobriété dans l’habitat passe aussi par la mutualisation. Pourquoi chaque foyer aurait-il besoin de son lave-linge, de sa tondeuse, de sa chambre d’ami utilisée deux fois par an ? Les expériences de coliving et de coopératives d’habitants proposent des solutions où l’on partage certains espaces (buanderie, ateliers, cuisines collectives) tout en gardant son intimité, ce qui permet de réduire très sensiblement les besoins en surface et en équipements par habitant.

Dans les résidences coliving, la surface privative par résident se situe fréquemment autour de 17 m² tandis que la part d’espace commun est souvent d’environ 50 % de la surface totale (Le marché du coliving en France, BNP Paribas Real Estate, 2020). Ce mode de logement permettrait donc d’envisager une diminution de l’empreinte liée aux équipements de l’ordre de ‑17 % à ‑24 % par habitant.

Au‑delà du gain d’espace, cette mise en commun permet aussi une gestion plus efficiente de l’énergie, des ressources et des biens (machines à laver, voitures partagées, etc.), transformant l’habitat individuel en un véritable écosystème collectif et sobre.

Mutualiser les espaces comme la buanderie permet d’optimiser l’habitat et les ressources. 

La sobriété urbaine : expérimenter l’appartement du futur

La sobriété de l’habitat ne concerne pas que les campagnes. À Boulogne-Billancourt, dans le cadre de la Biosphère Expérience, le navigateur et ingénieur Corentin de Chatelperron (fondateur du Low-tech Lab) a transformé un studio de 26 m² en “appartement du futur”. Entièrement équipé de solutions low-tech (toilettes vivantes, bioponie, panneaux solaires, élevage de grillons), il consomme 15 fois moins d’électricité qu’un appartement classique et seulement 10 litres d’eau par jour.

Ce projet montre que l’autonomie et la sobriété ne sont pas réservées à des cabanes isolées en montagne, mais peuvent s’expérimenter au cœur de la ville. Cet « appartement du futur » est aujourd’hui devenu une exposition itinérante, dont la première étape sera accueillie au MoHo du 4 novembre 2025 au 5 janvier 2026.

Vers un nouveau récit de l’habitat

La sobriété écologique appliquée au logement esquisse un avenir où :

  • on réduit la taille des logements, mais on gagne en liberté et en temps de vie,
  • on construit avec des matériaux locaux, mais on gagne en résilience et en santé,
  • on partage certains espaces, mais on gagne en convivialité et en solidarité.

Habiter sobrement, ce n’est pas se priver : c’est repenser le rapport au “chez soi”, qui n’est plus une forteresse individuelle, mais un lieu de liens, un point d’équilibre entre autonomie et mutualisation.

Retour à la liste des articles