Le multi-entrepreneur de la French Tech arrive dans la dernière ligne droite de son projet de campus de start-up normand, MoHo. Cousin du Station F parisien, le lieu fait de l’inclusion la plus haute des priorités.

Les Américains appellent ça le « money time » : dans une compétition, les derniers instants fébriles où tout se joue, où la pression est à son comble. C’est l’état d’esprit dans lequel se trouve actuellement Olivier Cotinat. MoHo, son dernier projet, entre enfin dans sa phase d’achèvement, sept ans après qu’il en a dessiné les tout premiers traits. Le 6 juin prochain, ce multi-entrepreneur très discret mais à l’imposante carrure va inaugurer à Caen ce qui est très probablement le pari le plus ambitieux de la French Tech depuis Station F, le gigantesque hub d’innovation planté par Xavier Niel dans le XIIIearrondissement de Paris.

Le D-Day pour référence

Installé au coeur d’une ancienne halle Renault de 7.000m², MoHo se définit comme le premier « collider européen », à savoir un endroit où toutes les forces de la société entrent en osmose pour innover, avec une dimension plus inclusive. Des employés de grands groupes aux startuppeurs, en passant par les étudiants, les chercheurs et les associations, tous ont vocation à s’attaquer aux challenges du monde actuel depuis ce lieu situé non loin des plages du Débarquement de 1945.

 

Un moment de l’histoire contemporaine sur lequel s’appuie l’entrepreneur de 45 ans pour illustrer sa soif de changer la société : « Le D-Day, c’est 156.000 hommes de douze pays qui débarquent ensemble pour sauver le monde libre. Ils sont de toutes origines sociales et on a tendance, depuis, à oublier que la démocratie et la liberté défendues ce jour-là ne sont pas des acquis éternels. Notre objectif est de recréer cette alliance pour répondre aux défis actuels. »

Un budget disproportionné selon certains

Le projet, très symbolique, a fait grincer quelques dents dans la région. Le budget de 23 millions d’euros pour transformer le lieu (dont 18 millions apportés par les collectivités locales pour acquérir le bâtiment), a été parfois jugé disproportionné dans une ville de quelque 100.000 habitants. Mais au sein du gouvernement, cette décentralisation est perçue au contraire d’un très bon oeil, comme le souligne Cédric O, secrétaire d’Etat en charge du Numérique : « MoHo est un beau projet. Un peu démesuré, mais c’est cela qui en fait l’ambition. Nous avons besoin en France de ce type de démarche. »

Olivier Cotinat cultive un rapport distancié avec le petit cénacle de la French Tech.© Rodolphe Escher pour Les Echos Week-End
Olivier Cotinat cultive un rapport distancié avec le petit cénacle de la French Tech.© Rodolphe Escher pour Les Echos Week-End

 

Les relations tissées par Olivier Cotinat depuis quinze ans affichent un soutien indéfectible. Michaël Benabou, président de la Financière Saint James et cofondateur du site de ventes événementielles Veepee, explique ainsi qu’il ne connaît « personne d’autre capable de monter un tel projet en dehors de Paris. C’est d’autant plus important que l’Etat ne pourra plus régler seul tous les problèmes de notre société. L’entreprise a un rôle déterminant à jouer, et MoHo y répond parfaitement. En s’assurant que l’innovation bénéficie à tout le monde. »

« De la trempe qui aime les emmerdes »

Peu d’entrepreneurs parviennent à naviguer aussi aisément entre pouvoirs publics et intérêts privés que ce Normand d’origine. Olivier Cotinat, qui en classe de cinquième avait déjà codé un jeu de karaté pour Amstrad, vendu à quelques amis, n’a jamais eu peur d’affronter la complexité. C’est l’une des qualités que lui reconnaît volontiers Clara Gaymard, cofondatrice du fonds Raise, femme de réseau : « Les entrepreneurs aiment les emmerdes car ils aiment les résoudre. Olivier est de cette trempe-là ! C’est un combattant posé, gentil, mais qui ne lâche jamais. »

Il faut effectivement trouver une véritable satisfaction à se coltiner les embûches lorsqu’on cumule les casquettes comme Olivier Cotinat. A côté de MoHo, l’ancien international de l’équipe de France de basket des moins de 17 ans dirige Schoolab, un tiers-lieu dédié à l’innovation situé à Paris, dans l’historique Silicon Sentier, ainsi que Tapbuy, une start-up d’e-commerce.

Conscient des effets pervers que peut avoir la tech, il se tient aux avant-postes des sujets d’impact. Une approche sans bruit, à petits pas, construite patiemment depuis vingt ans dans toutes sortes de cercles – il a ainsi accompagné la commissaire européenne Viviane Reding dans la régulation des télécoms -, qui puise son origine dans les discussions menées avec son grand-père, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, et avec sa femme, Audrey, entrepreneuse tout aussi pudique.

A l’Elysée avec Xavier Niel et Jack Ma

Ce parcours le conduit à participer à un événement organisé par l’Elysée en 2019 avec les géants de la tech mondiale. A table, il rencontre Xavier Niel, Ginni Rometty, alors patronne d’IBM, ou Jack Ma, le fondateur d’Alibaba. ​Malgré cette reconnaissance feutrée, Olivier reste en marge du petit cénacle de la French Tech. Ceux qui le côtoient aiment son rapport distancié avec l’extravagance parfois démesurée du milieu.

« Souvent, les personnes riches de savoir n’écoutent plus les autres, remarque Jean-Sébastien Decaux, à la tête des activités philanthropiques de la famille Decaux et partenaire de Schoolab. C’est le contraire avec Olivier, qui est curieux, et avec qui nous avons rapidement partagé des valeurs communes comme la volonté de former les esprits aux défis du monde contemporain. »

Un échec difficilement encaissé

Le caractère entier que décrivent ses proches est malgré tout à double tranchant. Ainsi lorsqu’il se lance, fin 2017, avec son associé Jean-Claude Charlet et d’autres (Berkeley, Technion…), dans le prestigieux appel d’offres pour la restructuration de l’Hôtel-Dieu, il y insuffle toute son énergie. Leur concept : importer le modèle Silicon Valley dans le centre historique de Paris en l’axant sur la santé. Las, dix-huit mois plus tard, leur dossier, à la dimension internationale, échoue face à un concurrent qui a notamment choisi d’inclure des boutiques de luxe…

 

Le coup est rude et, pendant plusieurs jours, l’entrepreneur est incapable de se nourrir. Il ne comprend pas ce choix – comme d’autres observateurs à l’époque. Il peine à passer à autre chose, comme s’en souvient Michaël Benabou : « Il s’était beaucoup investi dans ce projet. A l’annonce du résultat, il s’est effondré. Il peut avoir ce petit côté naïf qui l’empêche de voir venir les coups tordus. Mais c’est aussi sa personnalité. Et mon seul luxe, à 57 ans, est de travailler avec des gens comme lui, avec qui je suis à l’aise sur la question éthique. »

Fédérer les énergies

Désormais, l’épisode qu’il décrit comme sa « plus grande déception professionnelle » est digéré. Les enjeux du projet MoHo et la nécessité de fédérer des acteurs aussi variés que la mairie de Caen, l’université de Stanford ou des PME familiales comme le groupe Hamelin (fournitures scolaires et de bureau) lui procurent l’adrénaline nécessaire pour continuer à croire qu’il peut améliorer le monde. Loin du brouhaha parisien et sur sa terre natale, où tant de jeunes hommes ont sacrifié leur vie.

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