Interview – Diane Beaumenay activiste

Dans le cadre de notre initiative « Deplastify The Planet », MoHo vous propose de découvrir le portrait des 100 personnes clés qui comptent dans la lutte contre la pollution plastique. Chercheur, lobbyiste, activiste, entrepreneur, journaliste, politique, nous vous proposons de les rencontrer et de lire leur vision du sujet et des solutions pour éradiquer la pollution plastique. #DeplastifyThePlanet

Tu fais quoi dans la vie ?

Je suis juriste en droit de l’environnement de formation et responsable plaidoyer sur les déchets aquatiques pour Surfrider Foundation Europe. C’est une association de protection de l’océan créée par des surfers en 1990 à Biarritz dans le but originel de protéger leurs spots de surf contre les pollutions. Nous sommes présents dans 12 pays européens, avec une cinquantaine de groupes bénévoles, et nous travaillons pour protéger l’océan et garantir la santé des écosystèmes au bénéfice de la biodiversité et de la santé humaine. D’abord, nous développons une expertise sur les déchets aquatiques et la qualité de l’eau en collectant des données via les sciences participatives. Ensuite, nous avons une partie sensibilisation et éducation à l’environnement. Le troisième volet concerne la partie plaidoyer, pour dialoguer avec les entreprises, les politiques, influencer la loi et la politique environnementale pour rendre le cadre législatif plus protecteur de l’océan par exemple. Et mon quotidien, c’est la partie plaidoyer sur les enjeux de déchets et principalement de déchets plastiques.

Sommes-nous (des) malades du plastique ?

Oui, nous sommes malades à cause du plastique, c’est une certitude, il a un impact sur la santé humaine. Et nous sommes des malades du plastique car c’est un matériau omniprésent dans notre quotidien, dans tous les objets. Et pour s’en défaire, ça demande un vrai effort : c’est peu cher, ça a de multiples propriétés, on peut en faire à peu près tout ce qu’on veut ! Aujourd’hui, on se rend compte de son impact sur l’environnement et la santé humaine mais revenir en arrière est compliqué, avec une production exponentielle qui s’accompagne d’une pollution exponentielle de l’environnement. 

3 chiffres à avoir en tête ? 

On produit 460 millions de tonnes de plastique par an, et ce chiffre est exponentiel. Il y a au moins 12 millions de tonnes de déchets qui arrivent dans l’océan chaque année, l’équivalent d’un camion poubelle déversé par minute. Sur tous les plastiques produits, 36% sont des emballages : c’est à dire que plus d’un tiers du plastique sert à emballer d’autres produits… souvent en plastique. Enfin, 75% des déchets qu’on ramasse sur les plages sont des produits à usage unique

Qu’est-ce qui pourrait faire bouger les lignes ?

Il y a une prise de conscience généralisée sur le fait que le plastique est un facteur de pollution à la fois pour l’environnement et de plus en plus pour la santé humaine. Cette prise de conscience fait que les citoyens se mobilisent et ont envie de changer leurs comportements. Et ça va avec l’évolution du cadre législatif qui va contraindre les entreprises à bouger et surtout à changer de modèle économique. Le problème est que nous sommes toujours dans une société linéaire fondée sur les énergies fossiles : on produit, on consomme, on jette. Et le plastique est fait à partir de pétrole, donc basé sur ce modèle. Il nous faut donc un autre cadre législatif car les entreprises ne changeront pas de modèle d’elles-même. Parce que si les citoyens veulent changer mais qu’ils n’ont pas les moyens de le faire… eh bien, il faut proposer des solutions ! En France, nous avons pris des dispositions législatives en ce sens, comme la loi anti-gaspillage pour l’économie circulaire. Au niveau européen, on a eu la directive sur les plastiques à usage unique qui vient interdire certains produits.

Pour la première fois, on a accepté pour raisons environnementales des restrictions au marché intérieur, donc à la liberté commerciale qui est pourtant la règle d’or dans l’Union européenne. C’est vraiment une première étape. Et actuellement, il y a la discussion pour le traité international contre la pollution plastique. Le plastique, c’est comme le climat, c’est une pollution globale qui impacte tout le monde, une responsabilité partagée à laquelle il faut une réponse collective. Cette discussion au niveau international pourrait faire changer notre modèle économique.

Le premier objet du quotidien en plastique dont on peut se débarrasser ? 

Les deux premiers objets que j’ai vraiment supprimés sont le sac et la bouteille plastique. Il faut penser à prendre sa gourde et avoir toujours un tot bag sur soi  mais une fois que c’est ancré dans notre quotidien, ça ne pose aucun souci. Et ça fait vraiment partie des déchets qu’on retrouve le plus souvent sur les plages, ça me rend complètement dingue de voir autant de bouteilles alors qu’on a la chance d’avoir de l’eau potable en France, ce qui n’est pas le cas partout. Et au pire, il y a la bouteille consignée en verre. 

Comment agis-tu dans ta vie au quotidien ? 

Les gestes du quotidien ont leur utilité, d’abord parce que c’est hyper gratifiant de se dire que ce qu’on peut avoir un impact positif sur la planète, même si on a l’impression que ça n’a pas d’effet à notre échelle. Mais 7 milliards de petits gestes, ça a un énorme effet. En plus, on montre l’exemple et on montre que c’est facile. Personnellement, quand j’en parle, je vois émerger une prise de conscience, une petite graine et au fur et à mesure, les gens vont agir différemment. Et si notre comportement et notre discours ont un impact sur notre entourage qui a un impact sur son entourage… c’est l’effet papillon. 

On peut supprimer progressivement des objets plastiques de son quotidien, dans lidée dune démarche pas à pas. C’est compliqué de changer radicalement alors que c’est plus facile de se dire, chaque semaine ou chaque mois, que je supprime un objet plastique : les sacs, la bouteille, les emballages alimentaires en prenant sa boite en verre ou inox, les couverts réutilisables, etc. Puis on peut enlever le plastique de sa salle de bain en passant au shampoing ou savon solide, puis les produits d’entretien… Cette démarche fonctionne car on l’intègre progressivement et il y a de plus en plus d’alternatives, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans.

Un peu despoir ?

L’espoir est qu’il y a actuellement une prise de conscience. Les évolutions technologiques ont permis de filmer et diffuser des images qui ont pu choquer ou faire réfléchir. Quand on autopsie une baleine et qu’elle a 36 sacs dans son corps, on comprend qu’elle est morte à cause de nous ! On retrouve du plastique dans tous les oiseaux de mer, les tortues, les dauphins, etc. Ces images combinées avec les avancées scientifiques ont permis de faire émerger une prise de conscience via les médias. Et les politiques s’en saisissent. Sans parler de l’évolution législative depuis une dizaine d’années. Avant, quelques pays légiféraient alors que maintenant, on se dirige vers un traité international. Il va falloir une solution beaucoup plus ambitieuse que le recyclage, repenser nos modes de vie en réduisant complètement l’utilisation de cette matière toxique. Et on ne sait pas faire du plastique non toxique. Nous sommes encore loin de nos ambitions, mais si on veut voir une lueur d’espoir : au moins, maintenant, on en parle. 

Un message pour les décideurs ?

J’ai envie de parler aux décideurs publics, quelle que soit leur échelle : ayez le courage d’être à la hauteur de nos ambitions. Nous n’avons plus le temps d’attendre : dans 50 ans, il y aura plus de plastique que de plancton dans l’océan, sauf qu’on ne se nourrit pas de plastique. Donc il faut être ambitieux, il faut avoir une volonté politique forte pour changer de modèle et prendre des décisions. Et chacun peut le faire à son échelle : un maire peut prendre des arrêtés pour retirer le plastique dans certains commerces ; on peut encourager le réemploi ou supprimer des plastiques au niveau national ; et on peut se mettre d’accord pour réduire la production de plastique ou supprimer les subventions aux énergies fossiles au niveau international. Il faut du courage politique pour prendre la décision de changer le modèle économique.

Et pour la jeunesse ?

Continuez de vous mobiliser et de vous battre pour ce que vous croyez juste. Le climat, le plastique, ça se recoupe, et on voit une grosse mobilisation sur les sujets environnementaux. Si on se mobilise et si on continue de faire des choix différents, auxquels on croit, ça marche. Et si on fait ce en quoi on croit, ça a beaucoup plus de chances de marcher. Il faut s’intéresser, interroger, creuser le sujet, croiser les sources. C’est compliqué de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, donc il faut creuser ses informations, et pourquoi pas suivre des ONG si on veut s’engager,  parce que ça fait du bien au moral.

Comment je peux en savoir plus ?

J’irais évidemment sur les sites de Surfrider Foundation, nos réseaux sociaux, par exemple pour découvrir le bilan environnemental annuel sur l’état de la pollution marine. Car on ne fait pas que des ramassages de déchets : on les compte, on les qualifie, pour établir un diagnostic. Derrière, on agit pour supprimer la pollution à la source, mais c’est intéressant de se poser et de se demander : “ok, qu’est-ce qu’on retrouve vraiment sur les plages, d’où ça vient ?” On se rend compte que ce ne sont pas simplement les gens qui vont pique-niquer, ça vient souvent de beaucoup, beaucoup plus loin, parfois même d’industries. 

Il y a aussi le site de Rethink Plastic Alliance, une coalition d’ONG européennes, pour ceux qui veulent plus d’informations sur l’aspect politique européen. Donc dans la partie “library”, on trouve pas mal d’informations un peu plus techniques. 

Je conseille aussi un film très court, The Story of Plastic, disponible sur YouTube (sa version animée est ici), qui explique vraiment d’où vient le plastique, comment il a été produit et l’ensemble des impacts qu’il a sur la planète.

Il y a aussi plein de comptes d’influenceurs positifs, comme Gaëtan Gabriele ou Girl Go Green, que je recommande. Vous pouvez télécharger l’application Ocean Zero de la Surfrider Foundation, qui propose des petits défis hebdomadaires pour supprimer le plastique de son quotidien. Et enfin les rapports de l’UNEP, le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement, sur la pollution plastique mondiale. 

Une info surprenante, sur le plastique, à nous partager ?

“Le plastique ne disparaît jamais.” Il devient juste plus petit. Donc quand on produit 460 millions de tonnes de plastique, chaque année, elles ne disparaissent pas : elles deviennent 460 millions de tonnes de micro et nanoparticules plastiques. Et c’est pour ça qu’on en a absolument partout, au fin fond de la fosse des Mariannes comme au sommet des montagnes, dans l’eau, dans l’air, dans notre corps…

Ton panthéon des personnalités incontournables du plastique ?

Deux chercheurs scientifiques ont pour moi vraiment contribué à la prise de conscience sur la pollution plastique et microplastique du milieu marin : François Galgani de l’IFREMER et Fabienne Lagarde, enseignante-chercheuse à l’Université du Mans. C’est super important de lire leurs rapports, car ce sont des faits incontestables sur l’ampleur et les impacts de la pollution. 

Et j’ajouterais mes collègues qui font du plaidoyer contre le plastique,  toutes les personnes qui travaillent au sein de la coalition Break Free From Plastic, les militants d’associations notamment en Asie, en Amérique latine, parfois avec moins de moyens, moins d’écoute, et qui continuent à s’engager. Et bien sûr les bénévoles, qui donnent de leur temps, ne serait-ce que pour faire passer le message. C’est super de voir qu’on a tous cette capacité de faire passer le mot.

En 2050, ce sera comment ?

On a deux routes possibles. Soit on va droit dans le mur, et le monde au croisement des crises plastique, climat et biodiversité ne sera pas terrible, c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’on peut imaginer un effondrement de la société, des guerres pour l’énergie ou l’eau, qui ont déjà commencé… De l’autre côté, on a un monde où, indépendamment de ce que peuvent décider les Etats, plus ou moins ambitieux, on peut retourner au collectif, avec plein de solutions à l’échelle locale. C’est déjà le cas dans de nombreux endroits où on voit émerger de nouveaux types d’organisation, avec des jardins partagés, des compétences partagées, plus d’humain, etc. Un futur où on réapprend à se connecter à la nature, où on crée une nouvelle société. L’avenir sera ce qu’on en fera, nous sommes tous responsables des choix qu’on fait à notre niveau. J’espère qu’on fera les bons.

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