Photo de Muriel Mercie Bonin devant un mur de brique.

Interview – Chercheuse Muriel Mercier-Bonin

Dans le cadre de notre initiative « Deplastify The Planet », MoHo vous propose de découvrir le portrait des 100 personnes clés qui comptent dans la lutte contre la pollution plastique. Chercheur, lobbyiste, activiste, entrepreneur, journaliste, politique, nous vous proposons de les rencontrer et de lire leur vision du sujet et des solutions pour éradiquer la pollution plastique.

Tu fais quoi dans la vie ?

Je suis directrice de recherche à INRAE au sein de l’unité de recherche Toxalim (Toulouse) qui s’intéresse à la toxicologie alimentaire : nous regardons en particulier l’impact des micro et des nanoplastiques sur la santé. Personnellement, je travaille sur la santé humaine, au niveau de la barrière intestinale, depuis 2018.

Sommes-nous (des) malades du plastique ?

D’abord, nous sommes dépendants du plastique en tant que consommateurs, au quotidien, sous toutes ses formes. Mais nous consommons du plastique aussi au sens propre. Est-ce que cela peut amener à des pathologies ? Peut-on être malade parce qu’on a consommé du plastique sous sa forme de micro ou nanoplastique ? C’est difficile à dire car c’est une science très récente, les premiers travaux sur la santé humaine datant de 2015. En l’espace de 8 ans, il y a eu une accélération des travaux pour essayer de voir s’il existe ou non un lien de causalité. Et à l’heure actuelle, il n’y a pas d’évaluation formelle du risque car on manque de données robustes. Mais ce qu’on sait, c’est qu’on retrouve des microplastiques dans les selles humaines par exemple. Une étude a aussi montré qu’on en retrouve plus dans les selles de certains patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin que chez les autres. Et on en retrouve dans d’autres organes : notre côlon, le foie de patients atteints de cirrhose, le placenta… Mais pour l’instant, ce sont simplement des observations.

3 chiffres à avoir en tête ? 

Il est déjà important de s’accorder sur la définition de ce qu’est un micro ou un nanoplastique. Un microplastique est une particule qui va avoir une taille comprise entre 1 micromètre et 5 millimètres. Pour le nanoplastique, il y a débat dans la communauté scientifique, avec un consensus qui tend à se dégager sur une taille maximum de 1 micromètre, contrairement aux nanomatériaux d’une manière générale qui doivent être inférieurs à 100 nanomètres.

Je voudrais aussi mettre en lumière ces fameux 5 grammes de plastique qu’on serait habitués à consommer par semaine, l’équivalent d’une carte de crédit, avec une très forte médiatisation autour de cet exemple. Il y a eu un complément ultérieur de l’équipe dans son article scientifique qui précisait que c’est plutôt compris entre 0,1 et 5 grammes, tout dépend des scénarios d’exposition. Et une nouvelle étude nous dit plutôt… qu’il faudrait 23 000 ans pour consommer cette carte de crédit ! La preuve est qu’il n’y a pas de consensus clair sur les données réelles d’exposition, contrairement à d’autres contaminants, car il y a des incertitudes sur les méthodes de détection. 

Enfin, un dernier chiffre concernant le dynamisme de la recherche : en 2020, cinq projets européens sur l’impact des micro et nanoplastiques sur la santé humaine ont été financés (AURORA, Imptox, PLASTICHEAL, PlasticsFatE, POLYRISK).

Qu’est-ce qui ferait vraiment bouger les lignes ?

Il faut décloisonner la recherche car souvent, elle se fait en silos disciplinaires. Par exemple, les chimistes vont travailler sur la synthèse et la détection, et il y a des verrous à lever car pour détecter un micro ou un nanoplastique dans des cellules humaines, ce n’est pas pareil que dans de l’eau. Il faut donc travailler main dans la main avec des biologistes, des toxicologues, etc. Dans la réalité, c’est très difficile parce que les communautés ne se connaissent pas forcément, elles n’utilisent pas la même sémantique, etc.

On ne peut pas non plus faire bouger les lignes en se coupant du monde politique et des acteurs socio-économiques. Il faut trouver l’espace pour co-construire la réponse à ces questions. Par exemple, je porte à INRAE un projet qui s’appelle PlastIC, IC comme “Intelligence Collective”. Le but est de mettre autour de la table l’ensemble des parties prenantes qui s’intéressent aux problématiques de l’impact des micro et nanoplastiques sur la santé humaine. 

Il y a aussi une expertise collective menée par INRAE et le CNRS dans l’objectif de rassembler l’état des connaissances scientifiques sur l’usage des plastiques en agriculture et pour l’alimentation. Le but est d’essayer d’éclairer le débat public et avoir un meilleur ancrage de notre point de vue en tant que scientifique sur ces questions. On aborde toutes les facettes de l’usage, du post-usage, de l’impact de ces plastiques dans une dimension historique, sociétale, économique… Comment en est-on arrivés à ce système ? Quelles sont les réglementations associées, les leviers d’action ? 

Comment agis-tu dans ta vie au quotidien ? 

J’agis en tant que consommatrice citoyenne, mais aussi en tant que chercheuse. Déjà, dans le laboratoire, tous les consommables sont en plastique ! Et quand on travaille sur de telles thématiques, on peut contaminer nos expérimentations par nos propres contenants. Donc on essaie d’utiliser le plus de verre possible, de filtrer les solutions pour retenir les particules de plastique, etc., pour maîtriser au maximum la contamination. Certains collègues vont avoir des salles spécifiques, ou travailler sous hotte. Au quotidien, c’est une vraie question : comment concilier le fait de travailler sur les plastiques en ayant un environnement plastique à toutes les étapes ? Car tous les avantages du plastique dans la vie quotidienne sont les mêmes pour les chercheurs !


Ensuite, dans la vie quotidienne, ce n’est pas si simple. Pendant le Covid par exemple, c’était une valeur refuge via les masques notamment, qui émettent aussi des microplastiques ! Donc nous avons une relation un peu ambivalente avec ce matériau. Personnellement, j’agis en essayant d’avoir des contenants en verre, moins d’achats compulsifs de “fast fashion”, etc. Et puis on agit par des gestes mais aussi par une prise de conscience : j’essaye de sensibiliser, de discuter avec les consommateurs, les citoyens, et de témoigner de nos travaux. L’action au quotidien passe aussi par l’interaction.

Le premier objet du quotidien en plastique dont on peut se débarrasser ? 

La bouteille, même si ce n’est pas très original. J’ai ma gourde, et c’est vraiment bien rentré dans les mœurs. Et puis je ne mange pas à la cantine donc je viens avec mes propres aliments dans des contenants sans plastique. 

Un peu d’espoir ?

Les choses bougent, dans le but justement de travailler plus en interdisciplinaire, avec des politiques ancrées dans la société en comprenant les enjeux économiques, sociaux, politiques. L’espoir est autour de ce décloisonnement des communautés scientifiques. Maintenant, nous sommes dans le concept de “One Health”, une seule santé, c’est-à-dire que la santé humaine ne peut pas être découplée de celle de la planète, des animaux, de la santé environnementale, etc. Ça montre bien que le fait de travailler ensemble au niveau scientifique nous permet d’appréhender le système dans sa globalité, et pour moi, c’est un enjeu autant qu’un espoir. 

Un message pour nos décideurs ?

Je voudrais dire merci : ainsi, nous avons invités à apporter notre expertise à l’Assemblée nationale, au Sénat, lors d’auditions parlementaires. Certains de nos travaux sont financés par des commanditaires ministériels, donc ils nous donnent la possibilité de travailler sur ces sujets pour contribuer au débat public. Mais ce n’est pas fini, il faut qu’ils continuent. Il y a par exemple les négociations sur le traité mondial pour la fin de la pollution plastique avec un réel espace pour nous, les scientifiques, afin de pouvoir porter des messages solides, étayés. Des collègues étaient à Nairobi pour aider aux échanges. Donc je dirais : merci, et on continue.

Et pour la jeunesse ? 

La jeunesse, pour moi, ce sont aussi les jeunes chercheurs, les doctorants, les post-doctorants, les jeunes pousses, celles et ceux qui vont faire la recherche de demain. Il y a de plus en plus de jeunes qui travaillent sur ces thématiques, avec des idées pour faire bouger les lignes et l’envie d’apprendre de nouvelles choses. Il faut continuer de nous nourrir de cette énergie.

Pour nos enfants ou petits-enfants, je leur dirais que j’ai confiance, malgré une certaine ambivalence : d’un côté, les jeunes consomment beaucoup et d’un autre, ils souhaitent moins consommer. Ils veulent faire bouger les lignes et j’encourage cet élan, cette envie… ils sont sur le bon chemin. 

Une info surprenante à nous partager ?

Nous sommes allés avec mes collègues témoigner dans un congrès d’intelligence collective, et il y a très peu de scientifiques qui font cela. Le but était de nous nourrir de valeurs de coopération, d’entraide, de fertilisation croisée, d’effet multiplicateur… Il faut créer des ponts, on a tout à gagner à s’inspirer des uns et des autres dans un monde souvent un peu trop autocentré.

Comment je peux en savoir plus ?

Je vous invite à vous intéresser aux négociations actuellement en cours pour le Traité international devant mettre fin à la pollution plastique, car même s’il y a quelques mois le round de négociations était à Paris, peu de gens sont au courant. Donc regardez, renseignez-vous, car ça va impacter notre monde d’aujourd’hui et de demain. Et les négociations ne sont pas faciles, notamment avec les lobbies. 

Ton panthéon des personnalités incontournables du plastique ?

Je crois surtout à la valeur et la place à l’intelligence collective d’un groupe, différent mais complémentaire, donc je voudrais simplement citer Robert Dilts, qui est intervenu justement lors de la rencontre sur l’intelligence collective. Et il a dit une phrase qui a beaucoup fait écho à ce que je pense : “Things happen when we share our visions”. Ces valeurs, je les cultive dans mes activités de recherche.

L’une de nos doctorantes l’année dernière, Elora Fournier, a travaillé avec notre laboratoire, Toxalim, et l’unité MEDIS de Clermont-Vermont, avec deux collègues Lucie Etienne-Mesmin et Stéphanie Blanquet-Diot sur l’impact des microplastiques sur l’écosystème digestif humain (Fate of microplastics in human digestive in vitro environment and study of the dialogue between epithelium, microbiota and mucus). Au début de nos recherches, il n’y avait que des travaux sur des modèles animaux, mais aucun sur un « vrai » microbiote humain. Pour la première fois, on a mis en contact dans des modèles in vitro – c’est-à-dire que nous avons reproduit un côlon artificiel – avec des selles humaines. Nous avons choisi quatre volontaires et on a regardé l’impact de ces microplastiques sur leur microbiote : qu’est-ce que ça change dans sa composition, son activité métabolique, etc. Et nous avons vu notamment l’émergence de bactéries qui peuvent devenir pathogènes dans certaines conditions. 

Puis nous avons fait la même chose avec des enfants : on a développé un digesteur artificiel qui reproduit la physiologie d’un enfant entre 6 mois et 3 ans, et nous y avons intégré des selles. Nous avons remarqué que les signatures microbiennes étaient parfois impactées d’une manière similaire entre l’adulte et l’enfant, alors que d’autres étaient plus spécifiques. Vous pouvez découvrir les résultats de ces travaux dans plusieurs publications : ici, ici, ou encore et

En 2050, ce sera comment ?

Quand nous avions réfléchi lors du montage d’un projet européen sur cette thématique, nous avions justement imaginé comment il pourrait aller jusqu’en 2050e. Pour cela, nous avons fait une fresque, car un projet, c’est un voyage. Et en 2050, à l’arrivée, c’est un monde sans plastique à foison, donc du plastique avec raison(s) – au singulier et au pluriel. C’est ainsi que j’aimerais que ce voyage se termine. Et sur le chemin, dans ma valise, je mettrais ma curiosité, ma confiance en l’humain malgré tout ce qu’on voit aujourd’hui, mes valeurs, le réseau que j’ai construit en tant que scientifique, et l’énergie, la mienne mais aussi celle du groupe. Et pour finir, je mettrai ma gourde, bien sûr.

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