Interview – lobbyiste des algues Vincent Doumeizel

Dans le cadre de notre initiative « Deplastify The Planet », MoHo vous propose de découvrir le portrait des 100 personnes clés qui comptent dans la lutte contre la pollution plastique. Chercheur, lobbyiste, activiste, entrepreneur, journaliste, politique, nous vous proposons de les rencontrer et de lire leur vision du sujet et des solutions pour éradiquer la pollution plastique. #DeplastifyThePlanet

Tu fais quoi dans la vie ?

Je suis conseiller aux océans pour le Pacte mondial des Nations-Unies. Dans ce programme de l’ONU, je m’occupe plus spécifiquement des algues qui sont perçues comme une vraie alternative au plastique. Je dirige aussi la première coalition mondiale des acteurs des algues, qui regroupe plus de 1000 acteurs du secteur, la Global Seaweed Coalition.

Sommes-nous des malades du plastique ?

Je viens de l’agroalimentaire et j’ai commencé ma carrière en Afrique où j’ai été confronté à la faim dans le monde. Alors je pense que oui, nous sommes des malades du plastique, mais quelque part, il faut aussi reconnaître au plastique certaines qualités, notamment celle d’assurer la sécurité alimentaire. Il y a 50 ans, 50% de la population mondiale mourrait de faim. Aujourd’hui, nous en sommes à 9% alors que la population est passée de 5 milliards à 7,5 milliards. Ca s’est évidemment beaucoup trop fait sur le dos de l’environnement et il faut corriger la trajectoire, mais le plastique a été un des contributeurs de cette avancée. Et il y a maintenant un choix à faire.

Dans l’agroalimentaire, le débat n’est pas d’utiliser du plastique ou quelque chose de plus cher, mais vraiment de trouver une matière qui permette de préserver la nourriture et d’éviter un gaspillage alimentaire encore plus important. Le problème est que si on enlève le plastique, on va avoir des produits qui pourrissent plus vite. Or, nous avons tous les jours 250 000 personnes en plus à nourrir. Dans les 50 ans à venir, nous allons devoir produire autant de nourriture que ce qu’on produit depuis depuis 10 000 ans, ce qui sur Terre est absolument impossible. Donc si en plus on laisse la nourriture se gâcher, ça va être compliqué. Alors, oui, nous sommes des malades du plastique, mais sur l’aspect que je connais, l’emballage alimentaire, c’est vraiment un sujet compliqué parce que la question est :

Est-ce qu’on décide de laisser mourir des milliards de personnes pour protéger notre environnement, ou est-ce qu’on décide de nourrir le monde en détruisant l’environnement ? C’est pour ça que je me suis retourné vers une solution alternative, celle des algues qui permet de concilier ces deux impératifs. 

3 chiffres à avoir en tête ? 

Le taux de recyclage du plastique dans le monde est de 9%. Mais il faut admettre que c’est surtout une solution pour les pays riches qui concerne peu de gens aujourd’hui. Il faut des infrastructures, une organisation, des fonds à long terme que les pays émergents n’ont pas. Or, la production de plastique est aujourd’hui essentiellement dans les pays émergents. C’est pour ça que ce chiffre est important : 9% de recyclage. Ce n’est pas simplement parce que les poubelles jaunes sont mal utilisées. Mais parce qu’une partie de la population a les moyens de recycler et l’autre non

Je citerais aussi les 750 millions de tonnes de plastique qu’on retrouvera dans les océans en 2050, ce qui représente un camion de 33 tonnes de déchets qui se vide dans l’océan toutes les minutes

Et pour finir sur un chiffre plus optimiste : 0,03% des laminaires déjà existantes sur Terre – un type d’algues brunes – pourrait remplacer tout le plastique que nous produisons

Qu’est-ce qui ferait vraiment bouger les lignes ?

Trouver une solution naturelle et miser sur le vivant, avec des matières qui vont au-delà du biodégradable ou du compostable. Car le plastique, à l’origine, ce sont des algues qui ont sédimenté pendant des millions d’années pour former du pétrole. L’idée est donc d’extraire les polymères d’un matériel vivant qui permet à la chose de se régénérer, d’être naturel et même comestible. Plutôt que du même matériau, mais mort. 

C’est ce que fait Notpla en Angleterre. Qui a eu l’an dernier le EarthShot Prize, une sorte d’équivalent du Nobel de l’Environnement remis par le Prince William. Ils ont fourni 40 000 bulles de plastique au marathon de Londres pour supprimer tous les gobelets. Ils travaillent aujourd’hui avec Décathlon, Just Eat, etc. Pour remplacer un certain nombre de produits à base de plastique avec encore une fois quelque chose qui est purement de l’algue.

La finalité est de supprimer le packaging, puisqu’on peut le manger.

C’est très fin et ça n’a aucun goût, et ça peut remplacer les sachets de thé, les petites bouteilles dans les hôtels, etc. 

Aujourd’hui cela a un coût encore trop élevé, il y a des économies d’échelle à faire, mais tout ceci est récent, nous n’avons que 8 ans d’expérience sur le sujet. Finalement, ça avance très vite et 35 start-up  travaillent aujourd’hui sur des solutions à base d’algues pour remplacer le plastique.

Un dernier exemple : aux Etats-Unis, un énorme challenge a été organisé pour identifier des solutions capables de remplacer le plastique. 8 des 10 solutions retenues sont à base d’algues. En plus, on parle vraiment de quelque chose qui est un déchet : on ne va pas prendre des algues qui pourraient nourrir le monde ou réparer les océans, car elles servent aussi à cela. Mais là, une fois qu’on en a extrait les protéines ou les différents composés d’intérêt pour la cosmétique par exemple, il reste une pâte de polymère qui peut faire de très beaux plastiques. Ça peut même être utilisé pour les cartons car ceux qu’on utilise dans l’alimentaire contiennent du plastique, sinon ils absorberaient les liquides. Pas les algues.

Vous pouvez faire des sacs, des gobelets, du packaging, avec les algues qui pourrissent sur nos plages. 

Comment agis-tu dans ta vie au quotidien ? 

Je mange des tonnes d’algues (rires). En tout cas, beaucoup, à chaque conférence que je donne : je montre une bulle d’eau, que je mange, les gens se disent “oh la vache, mais on dirait vraiment du plastique”, et ça a un impact. Pour le reste, je fais comme tout le monde, je prends mes sacs, mes gourdes, ces gestes qui deviennent quotidiens dans les pays développés et qui sont nécessaires. 

Le premier objet du quotidien en plastique dont on peut se débarrasser ? 

Les bouteilles. D’ailleurs, si je pouvais ajouter un chiffre, je dirais : x 10. Le prix réel du plastique est 10 fois supérieur à ce qu’il est dans le commerce. Le public se dit que ce n’est pas cher, mais c’est faux, il est cher parce qu’on va dépenser des fortunes pour nettoyer les océans, des fortunes en destruction d’une biodiversité qui normalement devrait absorber d’immenses quantités de carbone. Tout cela n’est jamais compté, on ne considère pas le coût écologique induit par le plastique. Donc quand on dit que la bouteille en verre est plus chère, moins écolo car plus lourde donc nécessitant plus de transport, etc., c’est faux : le coût écologique du plastique est très largement supérieur si on considère le coût pour la biodiversité et le climat. 

Un peu d’espoir ?

Je pense que le monde va de mieux en mieux, et beaucoup de choses me donnent de l’espoir. Voir tous les problèmes colossaux qu’on a réglés par exemple. 80% de la population ne mangeait pas à sa faim pendant des siècles. Nous sommes aujourd’hui à 9%, sans parler des grandes maladies qu’on a réussi à éradiquer en s’alliant tous ensemble, dans des conditions héroïques pourrait-on dire. On l’oublie trop souvent, même si dire que le monde va mieux, ça n’est pas dire qu’il va bien.

Donc sur le sujet du plastique, j’ai de l’espoir avec les solutions à base d’algue, qui nécessitent encore beaucoup d’investissements. Mais qui nous laissent penser que la réponse est là. Et on pourrait aussi parler des champignons, d’autres ressources qui pourraient apporter des solutions aux problèmes que nous rencontrons. 

Un message pour les décideurs ?

La première fois dans l’histoire où on a utilisé les algues de manière industrielle, c’était en 1910, en Californie, pour faire de la poudre à canon. Ça a permis aux Américains, aux Français et aux Anglais de gagner la Première Guerre mondiale. Des centaines de millions ont été investis pour trouver ce processus, le développer, le rendre rentable, parce qu’on était dans un effort de guerre. Aujourd’hui, il faut fournir le même effort, peut-être même encore plus grand. Donc il faut investir dans la recherche, dans l’éducation des enfants par rapport à ce qui est lié à l’océan, et développer des solutions sur des ressources naturelles. 

Et pour la jeunesse ? 

Intéressez-vous à l’océan. 80% de la biodiversité et de la diversité génétique se trouve dans l’océan, qu’on connaît moins bien que la surface de la Lune ! Nous avons aujourd’hui 550 chercheurs à l’INRA qui travaillent sur deux types de blé similaires, qu’on connaît très bien puisqu’on les utilise depuis 12 000 ans. Dans le même temps, la France, deuxième plus grand pays maritime au monde, emploie 70 chercheurs qui travaillent sur 12 000 types d’algues. C’est la plus grande ressource inexplorée au monde. Elle est là, source de vie sur terre et elle a construit tout le reste, le pétrole ainsi que ce que nous sommes. Les algues et l’océan en général ont dessiné la vie sur Terre et je crois qu’elles vont dessiner son avenir. C’est ce que je ne cesse de répéter quand je vais dans les collèges et les lycées. Si on se demande comment donner du sens à notre vie, sauver la planète, c’est pas mal. Donc intéressez-vous, devenez biologiste marin pourquoi pas, et observez ce qu’il se passe dans l’océan. 

Une info surprenante à nous partager ?

Les algues sont la source de la vie. Elles ont permis à notre cerveau de devenir ce qu’il est aujourd’hui. C’est aussi grâce à elles que nous sommes des Sapiens. Elles sont utilisées depuis toujours par des populations comme les Aborigènes ou les Maoris comme des sacs. Les packagings d’algues n’ont rien de récent. Donc au-delà de remplacer les plastiques, elles peuvent nourrir le monde, les animaux, remplacer les fertilisants, les cotons, absorber beaucoup de carbone, et offrir des sources de revenus aux populations côtières qui, quoi qu’il arrive, verront disparaître celles de la pêche. 

Comment je peux en savoir plus ?

Évidemment, je citerais La révolution des algues (éd. des Equateurs), et en poche chez J’ai Lu. Le plastique est évidemment traité en long, en large et en travers dans un des chapitres. 

Je conseille aussi le site de l’entreprise Notpla qui est très engagée. Ils ont beaucoup d’avance mais beaucoup d’autres sociétés travaillent sur des solutions à base d’algues : Eranova, Flexsea, Sway, Loliware, etc. Il y a aussi des travaux très intéressants à propos de ce qu’il se passe au niveau des champignons. Le mycélium est une autre vraie autre solution basée sur la nature. 

Ton panthéon des personnalités incontournables du plastique ?

Je citerais le fondateur de Notpla, Pierre Pasquier, qui est vraiment très visionnaire. Ainsi que Paul Stamets, le gourou des champignons qui propose des idées malheureusement pas assez entendues. Enfin, quelqu’un que j’ai rencontré en Indonésie, l’ancien plongeur Roman Peter qui dirige l’ONG Trash Hero. Il récupère des fonds en Suisse afin de mobiliser des milliers de personnes en Indonésie pour collecter les déchets sur les plages. Les héros, ce sont ceux qui sont en première ligne, sur le terrain.

En 2050, ce sera comment ?

Nous sommes en train de nourrir la prochaine génération avec uniquement des peurs et des angoisses alors que notre rôle est plutôt de leur fournir des solutions et des espoirs. Donc soyons optimistes. Nous allons comprendre qu’on a passé les 50 dernières années à baser notre société sur une matière morte, le plastique, les carburants, etc. Et qu’il est temps d’apprendre à discuter de la société sur une matière vivante,  régénérative et réparatrice. D’ailleurs mon livre termine sur une utopie en 2050, dans un monde où les algues serviront à nourrir les hommes. Et je pense qu’on a une jeunesse bien plus consciente que ma génération. Je suis surpris de voir comme je me heurte à une incompréhension dans les couloirs de l’ONU. Alors que la jeunesse à cette compréhension des choses, cette adaptabilité, cette créativité. Je pense en effet qu’il va falloir leur faire confiance au lieu de briser tous leurs espoirs avec une addiction aux mauvaises nouvelles. 

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