Serge Zaka au MoHo : adapter l’agriculture au changement climatique

Salle comble au MoHo pour la conférence de Serge Zaka, agroclimatologue et chasseur d’orages, venu décrypter les effets très concrets du changement climatique sur l’agriculture, les écosystèmes, les forêts et les territoires. Une intervention rigoureuse et accessible pour comprendre ce qui est déjà à l’œuvre, et ce qui s’annonce.

« On va parler du changement climatique et de son impact sur les écosystèmes, les agricultures et les forêts. »

Intervention de Serge Zaka au MoHo le 5 février 2026. @MoHo

Comprendre les liens entre climat et agriculture

Tout au long de sa conférence, Serge Zaka adopte une posture équilibrée : ni alarmiste, ni climatosceptique, mais donne une analyse rigoureuse des réalités climatiques.

« L’objectif, ce n’est pas de sortir déprimé. On va parler aussi d’impacts positifs du changement climatique. Mais je ne suis pas climatosceptique. Dans la science, chaque plante a ses gammes de température à respecter. »

Certains écosystèmes se développent avec la hausse des températures, certaines cultures progressent vers le nord, certains territoires voient apparaître de nouvelles opportunités agricoles. Mais cette réalité n’efface pas les vulnérabilités, notamment dans le sud de la France.

Pour Serge Zaka, l’enjeu est clair : l’adaptation est possible, mais elle ne repose pas uniquement sur les agriculteurs.

« Ce qui manque, ce n’est pas la volonté agricole. Ce qui manque, c’est une volonté politique, et surtout des moyens. »

Agrométéorologie, agroclimatologie : deux échelles, deux temporalités

Serge Zaka distingue deux niveaux d’analyse :

  • L’agrométéorologie, qui concerne la gestion quotidienne des aléas météo.
  • L’agroclimatologie, qui analyse les transformations structurelles à long terme.

« L’agrométéorologie, c’est l’impact de la météo sur l’agriculture. L’agroclimatologie, c’est l’impact du climat sur l’agriculture. Et là, on parle de quelque chose de plus complexe, qui ne fait pas intervenir que l’agriculteur, mais aussi le consommateur, le politique, le social. »

C’est à cette échelle que se posent les vraies questions de société :

« Est-ce qu’on aura toujours du beurre et du cidre en Normandie en 2100 ? Quelles adaptations pour le lin et le colza normands ? Est-ce que l’abricot ou la pêche arriveront par le sud d’ici la fin du siècle ? »

Le climat français en recomposition

L’agroclimatologue revient sur deux chocs récents majeurs.

2021 : le gel tardif

« Ce n’est pas le gel le problème. C’est la douceur de mars qui a réveillé les végétaux trop tôt. »

Une floraison précoce, suivie d’une vague de froid, provoque la « plus grande catastrophe agricole nationale », avec 2 milliards d’euros de perte de rendement.

2022 : canicules et sécheresse

Trois canicules, une sécheresse majeure, une année record de chaleur, des pertes énormes de rendement : « Le maïs : -54 % dans le sud de la France. Le blé : jusqu’à -17 %. »

Les cultures d’été sont les plus touchées, car exposées en plein cœur des périodes caniculaires.

« Comme le climat continue de se réchauffer, l’année caniculaire de 2022 va devenir une année normale dans le scénario plutôt faible de réchauffement du GIEC, donc dans les années 2050 ». @MoHo

Serge Zaka insiste sur un point clé : le changement climatique n’est pas uniforme.

« À Caen, on est à +1 % de pluie environ. Mais ça ne veut pas dire moins de sécheresse. Il fait plus chaud, donc l’eau s’évapore plus vite. »

Les caractéristiques des saisons d’intensifient, avec plus de pluie en hiver et moins de pluie en été, impliquant des adaptations différentes selon les cultures, les territoires et les cycles agricoles.

Le déplacement des cultures et des paysages

Les cartes agricoles françaises sont déjà en train de changer :

  • La vigne remonte vers la Normandie, la Bretagne, le Nord.
  • Le maïs progresse vers le nord.
  • Le colza et le blé restent présents mais se déplacent.
  • L’abricot Bergeron remonte vers le Bassin parisien.
  • Le pois chiche pourrait apparaître dans les plaines de Caen.

« Le plus compliqué, ce n’est pas de planter. Le plus dur, c’est de consommer. »

Créer une filière, c’est transformer les habitudes alimentaires, les circuits logistiques, les industries agroalimentaires, les cahiers des charges, les AOC.

Les forêts en souffrance

La même logique s’applique aux écosystèmes forestiers.

« Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la surface forestière, c’est leur santé. »

Plus de 9 % des forêts françaises sont en dépérissement.

« Le problème, ce n’est pas le réchauffement en soi, c’est sa vitesse. »

Les arbres n’ont pas le temps de migrer naturellement. D’où l’émergence du concept de migration assistée, qui pose de lourds enjeux écologiques.

« A Caen, on aura des paysages qui ressembleront à la Baule ». @MoHo

Agriculture, géopolitique et sécurité alimentaire

Serge Zaka relie climat et géopolitique.

« Le pays qui détient la production mondiale du blé a une place en géopolitique. »

Les bassins de production du blé se déplacent vers l’Europe du Nord-Est.

« Il y a 15 ans, la Russie importait du blé. Aujourd’hui, ce sont les premiers exportateurs mondiaux. »

Le prix du blé devient un facteur de stabilité politique : « La stabilité politique des pays dépend du prix du pain. »

S’adapter, mais pas sans transformation systémique

Pour Serge Zaka, il n’existe pas une solution unique.

« Les méga-bassines sont un pansement. Derrière, il faut une symbiose de solutions. »

Sol vivant, haies, arbres dans les parcelles, génétique végétale, irrigation intelligente, diversification des cultures.

« 50 % de la solution, c’est le sol. »

Mais l’adaptation ne peut pas tout : « On ne peut pas adapter l’agriculture à 50 degrés. La seule vraie solution, c’est de réduire les gaz à effet de serre. »

Repenser le métier d’agriculteur

Le message final est profondément politique.

« Le métier d’agriculteur ne sera plus seulement de produire à manger. Il va devenir un métier de gestionnaire du paysage. »

Production alimentaire, énergie verte, gestion des écosystèmes, régulation de l’eau, biodiversité, stockage du carbone.

« Il faut que ces services soient intégrés dans les prix, dans les politiques publiques, dans les modèles économiques. »

Quels systèmes agricoles dans un monde en transformation ?

La conférence de Serge Zaka au MoHo n’a pas seulement apporté des données et des projections. Elle a offert une lecture systémique du monde agricole face au climat : scientifique, territoriale, sociale, économique, politique.

Elle rappelle une chose essentielle :

« Le changement climatique ne transforme pas seulement le climat. Il transforme nos paysages, nos cultures, nos économies, nos métiers, nos équilibres géopolitiques et nos modèles de société. »

Et pose une question centrale pour les années à venir : comment construire des systèmes agricoles capables de nourrir, de préserver le vivant, et de rester viables dans un monde en transformation rapide ?

Salle comble au MoHo pour la conférence de Serge Zaka autour du thème : comment produire, consommer et s’adapter dans un climat qui change différemment selon les territoires ? @MoHo

Article issu de la conférence de Serge Zaka au MoHo, retranscription éditorialisée à partir de ses propos.

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