Loi Duplomb : la démocratie représentative à l’épreuve citoyenne

Entre mobilisation citoyenne massive (2,1 millions de signatures) et passage en force législatif, la controverse autour de la « loi Duplomb » dépasse largement le cadre agricole.

Elle interroge l’influence réelle des citoyens sur les décisions qui engagent leur avenir. Sommes-nous face à une panne démocratique ou à l’éveil d’un nouveau contre-pouvoir ?

Le contexte : une loi agricole hautement controversée

Promulguée en août 2025, la loi dite « Duplomb » (du nom du sénateur Laurent Duplomb) a été conçue avec un objectif affiché d’alléger les contraintes pesant sur le monde agricole français.

Sur le papier, il s’agit d’enlever des contraintes au métier d’agriculteur.trice en France. En pratique, ses mesures phares ont déclenché une tempête :

  • Pesticides : La tentative de réintroduire certains néonicotinoïdes (pesticides dits « tueurs d’abeilles ») pourtant interdits. Bien que censuré en partie par le Conseil constitutionnel, le débat revient aujourd’hui sous forme de nouveaux amendements.
  • Élevages industriels : Un abaissement des seuils de contrôle, facilitant l’agrandissement des élevages hors-sol (porcs, volailles).
  • Mégabassines : Une simplification des recours juridiques contre les retenues d’eau, désormais présumées « d’intérêt général majeur ».
Les néonicotinoïdes sont interdits en France et en Europe depuis 2018, mais des dérogations temporaires ont été accordées pour la culture de betteraves sucrières en 2021 et 2022, bien que le Conseil d’État les ait jugées illégales.

Mais au-delà de ces points techniques, c’est la méthode qui a choqué. Adoptée dans l’urgence, sans réelle concertation avec les acteurs de la santé ou de l’environnement, elle est devenue le symbole d’une coupure entre le sommet de l’État et une partie de la société civile.

La démocratie représentative à l’épreuve

Le cas de la loi Duplomb est unique par l’ampleur de la réponse citoyenne. À l’été 2025, une pétition rédigée par une étudiante sur le site de l’Assemblée nationale a récolté plus de 2,1 millions de signatures. Un chiffre colossal, presque égal au record de l’Affaire du Siècle (plus de 2,3 millions de signatures en 2019), qui avait conduit à une condamnation de l’État pour inaction climatique.

Les limites de la mobilisation citoyenne

Pendant des mois, malgré ce raz-de-marée numérique, le texte a continué son chemin parlementaire presque inchangé. Ce décalage pose une question brutale : que vaut la voix de deux millions de citoyens face à un processus législatif déjà enclenché ?

Si le droit de pétition existe, il reste, dans notre Constitution, purement indicatif. Le Parlement peut choisir de l’ignorer. Pour beaucoup, cet épisode illustre les limites d’une démocratie réduite aux moments électoraux où le citoyen n’est sollicité que le jour du vote, restant simple spectateur le reste du temps.

Le rôle de « garde-fou » des institutions

C’est finalement le Conseil constitutionnel qui a joué le rôle de régulateur en censurant les dispositions les plus problématiques sur les pesticides.

Si cela montre que l’État de droit fonctionne, cela souligne aussi une faille : il a fallu l’intervention de sages nommés pour corriger un texte jugé contraire à la Charte de l’environnement, là où le débat politique et citoyen n’avait pas suffi à infléchir la décision.

La montée en puissance de la mobilisation civique

Pourtant, la séquence ne se résume pas à un échec citoyen. Si la loi a été votée, la mobilisation record a conduit à l’ouverture d’un débat inédit à l’Assemblée ce 11 février 2026. Certes, ce débat est « sans vote » et ne peut abroger la loi immédiatement, mais il marque une évolution notable : une mobilisation issue de la société civile a réussi à imposer le sujet dans l’agenda politique.

L’Assemblée nationale à Paris. En France, une pétition déposée sur la plateforme parlementaire peut être examinée par les députés à partir de 100 000 signatures, mais elle n’a aucune valeur contraignante dans le processus législatif.

« On ne peut pas faire comme si une pétition n’avait pas réuni deux millions de signataires. Il faut entendre l’inquiétude. », Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement (février 2026).

Cette situation montre que le pouvoir des citoyens se déplace. Il n’est plus seulement dans l’urne, il est dans l’expertise et l’interpellation.

  • L’expertise citoyenne : Des collectifs, des associations et des citoyens produisent aujourd’hui des analyses juridiques et scientifiques qui font jeu égal avec celles des lobbys industriels.
  • La vigilance permanente : Le suivi en temps réel des amendements permet de sortir de l’ombre des décisions qui, autrefois, passaient inaperçues.

Une démocratie en mouvement

La loi Duplomb expose les tensions d’un modèle démocratique en transition. Elle montre les limites d’un système descendant qui s’essouffle, mais elle révèle aussi une société civile plus vigilante et organisée que jamais.

La démocratie n’est jamais acquise : elle dépend de l’attention que les citoyens lui portent. Si la voix d’un individu paraît insignifiante face à la mécanique institutionnelle, la mobilisation de millions de personnes peut, elle, déplacer les lignes et contraindre le débat.

La question posée n’est pas seulement agricole. Elle est politique : quelle place est réellement accordée aux citoyens dans les décisions qui engagent leur avenir ?

Pour aller plus loin : Comment agir ?

  • S’informer à la source : Consultez les rapports de l’ANSES ou les synthèses de la Fondation pour la Nature et l’Homme sur les impacts de la loi.
  • Suivre le travail parlementaire : Consultez directement sur le site de l’Assemblée nationale les dossiers législatifs et les votes sur le site de l’Assemblée nationale.
  • Participer aux consultations publiques : Souvent méconnues, elles sont pourtant un levier juridique pour contester des décrets d’application devant la justice administrative.
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