L’entreprise comme laboratoire démocratique

Dans un monde où l’incertitude géopolitique est devenue la norme, entre conflits prolongés, rivalités économiques et urgence climatique, une transformation s’opère chez un acteur à la fois local et mondial : l’entreprise.

En 2024, près de la moitié de la population mondiale a été appelée aux urnes lors d’élections nationales ou régionales majeures (États-Unis, Inde, Union européenne, Mexique, Indonésie…), dans un contexte global de défiance envers les institutions publiques.

Dans ce contexte, l’entreprise apparaît de plus en plus comme un espace de stabilité relative, où se redéfinit concrètement ce que signifie « faire société ».

Autrement dit : si la démocratie se fragilise à l’échelle des États, peut-elle se réinventer à l’échelle des organisations ?

La montée en puissance du « contrat social » appliqué à l’entreprise

Le concept de contrat social introduit par Jean-Jacques Rousseau au XVIIIᵉ siècle, est l’idée qu’une société fonctionne parce que ses membres acceptent implicitement un accord collectif sur les règles, les droits et les devoirs de chacun.

Traditionnellement, ce contrat social lie les citoyens et l’État. Mais depuis plusieurs décennies, ce modèle est en mutation avec les évolutions sociétales : mondialisation économique, recul relatif de l’État providence, montée des grandes entreprises multinationales, transformations du travail.

Résultat : une partie des attentes sociales se déplace vers l’entreprise : recherche de sens, de justice interne, de participation, de cohérence éthique et d’un impact sociétal positif.

C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le contrat social interne de l’entreprise.

« La démocratie ne peut fonctionner durablement sans institutions intermédiaires solides. » Alexis de Tocqueville

La montée en puissance des sociétés à mission sur principes démocratiques

Selon l’Observatoire des sociétés à mission, la France compte en février 2026 plus de 2 400 sociétés à mission (200 en 2020).

Qu’est-ce qu’une société à mission ?

Créé par la loi PACTE (2019), ce statut permet à une entreprise d’inscrire dans ses statuts :

  • une raison d’être
  • des objectifs sociaux ou environnementaux
  • un dispositif de contrôle indépendant

La mission devient alors juridiquement contraignante. Un comité de mission, souvent composé de salariés, d’experts externes et parfois de parties prenantes, évalue si l’entreprise respecte réellement ses engagements.

On parle alors de reddition de comptes (accountability), et le pouvoir de rendre des comptes et un principe fondamental de la démocratie.

Ce ne sont plus seulement des PME : des géants comme Danone ou Kersia (secteur de la biosécurité) intègrent désormais des objectifs sociaux et environnementaux dans leurs statuts.

L’entreprise adopte progressivement des caractéristiques d’institutions politiques avec un mécanisme de contrôle interne, un contre-pouvoir institutionalisé et une transparence accrue des décisions stratégiques.

Gouvernance partagée : quand la démocratie devient un levier de performance

La démocratie en entreprise n’est pas seulement une question éthique. C’est aussi un sujet économique. Plusieurs organisations démontrent qu’un partage du pouvoir peut améliorer la performance.

Transparence et intelligence collective

Un exemple souvent cité est celui de makesense, organisation née en France qui mobilise citoyens et entrepreneurs autour de projets à impact. L’équipe y applique une transparence étendue : grilles salariales accessibles en interne, budgets visibles, décisions stratégiques expliquées et processus de consultation formalisés avant certaines orientations importantes.

Dans des organisations engagées, où les collaborateurs recherchent cohérence et sens, la transparence renforce la confiance et l’implication. Elle permet aussi d’éviter deux écueils fréquents : la verticalité opaque et la paralysie collective.

Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd’hui dans des pays où la liberté de la presse est jugée difficile ou très grave, un indicateur du recul de certains contre-pouvoirs démocratiques (Classement mondial de la liberté de la presse 2024 de Reporters sans frontières).

La participation ne crée pas nécessairement de lenteur décisionnelle. Lorsqu’elle est structurée, elle peut réduire les conflits, améliorer l’adhésion et accélérer l’exécution des missions. On parle alors d’intelligence collective, c’est-à-dire la capacité d’un groupe à produire de meilleures décisions que des individus isolés.

Autonomie organisationnelle et efficacité économique

Le modèle de Buurtzorg est encore plus radical. Cette organisation de soins néerlandaise fonctionne avec des équipes autonomes, très peu de hiérarchie et une forte responsabilité locale.

Les résultats observés sont les suivants : satisfaction patient très élevée, engagement des professionnels et coûts administratifs fortement réduits.

Le cas Buurtzorg est souvent étudié comme preuve que la décentralisation du pouvoir peut améliorer à la fois la qualité et l’efficacité économique.

L’ESG : quand la gouvernance devient un enjeu géopolitique

Les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) évaluent la performance extra-financière des entreprises au-delà des indicateurs économiques traditionnels. Il s’agit de critères utilisés par les investisseurs pour évaluer la durabilité et les risques non financiers d’une entreprise.

Mais depuis quelques années, l’ESG est devenu un sujet politique majeur. Aux États-Unis par exemple, plusieurs États ont limité l’utilisation de critères ESG dans les fonds publics, considérant qu’ils introduisent une idéologie dans l’économie.

L’entreprise devient ainsi un terrain de confrontation idéologique entre visions du monde :

  • capitalisme financier pur vs. capitalisme responsable
  • intervention publique vs. souveraineté économique

Selon le World Economic Forum, la gouvernance des entreprises est désormais un facteur stratégique de stabilité dans un monde fragmenté.

On parle même de souveraineté organisationnelle : la capacité d’une organisation à rester cohérente et légitime dans un environnement instable.

Les critères ESG (environnement, social, gouvernance) sont devenus un facteur majeur d’investissement mondial, représentant plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars d’actifs gérés selon ces principes.

Pourquoi l’entreprise devient un espace démocratique clé

Plusieurs transformations structurelles expliquent ce phénomène :

  • Le temps de vie passé au travail : un individu passe en moyenne plus de temps au travail que dans toute autre institution sociale (hors famille), l’entreprise devient donc un lieu majeur de socialisation.
  • Le recul des institutions traditionnelles : partis politiques, syndicats, Églises, associations : leur influence relative diminue dans de nombreux pays.
  • La quête de sens des nouvelles générations : les études sur les jeunes actifs montrent des attentes fortes : utilité sociale, impact environnemental, participation aux décisions et cohérence éthique des dirigeants.

Ce phénomène est parfois appelé capitalisme des parties prenantes (stakeholder capitalism), une approche qui met l’accent sur la création de valeur pour toutes les parties prenantes d’une entreprise, au-delà des seuls actionnaires, en intégrant des considérations sociales et environnementales pour une rentabilité durable.

La démocratie peut-elle se reconstruire par les organisations ?

L’hypothèse centrale émerge : si la démocratie nationale se fragilise, la démocratie organisationnelle peut la renforcer.

L’entreprise devient alors :

  • un lieu d’apprentissage du débat
  • un espace de responsabilité collective
  • un laboratoire institutionnel

Cela ne signifie pas que l’entreprise remplace l’État, mais elle peut contribuer à reconstruire la confiance sociale.

L’entreprise de demain : cap sur l’entreprise délibérative

Dans un monde incertain, la performance économique seule ne suffit plus à garantir la légitimité d’une organisation.

La légitimité repose désormais sur la transparence, la participation, la cohérence des valeurs et la capacité à rendre des comptes.

Autrement dit, sur des principes profondément démocratiques. L’entreprise de demain ne sera pas seulement productive. Elle sera politique : un espace où l’on décide ensemble de ce qui compte. Et dans un XXIᵉ siècle instable, cela pourrait devenir l’un de ses rôles les plus essentiels.

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